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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/937

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Conjuration, du Serment, qui ne remplissent pas moins de cent pages de la partition, ils doivent être pour M. Chabrier le noyau de son œuvre ; pour nous aussi, mais le noyau qu’on rejette en mangeant le fruit. Trop de sérieux nous déroute, trop de fracas nous étourdit, au milieu d’un opéra comique que l’on voudrait plus léger. Une conjuration ! Nous en avons tant vu, depuis celle des Huguenots jusqu’à celle de Madame Angot. Celle du Roi malgré lui tient de l’une et de l’autre, et le mélange n’est pas heureux. Au milieu de ce long tapage, entre les reprises toujours plus bruyantes d’un motif peu relevé, parmi des rythmes trop dansans, comme le finale : Avant une heure, il faut qu’il meure, on doit cependant signaler la chanson de Nangis, une brave petite chanson du bon vieux temps.

La meilleure page peut-être de la partition, une assez belle page vraiment, c’est le duo du dernier acte entre Nangis et Minka. La jeune fille croit son ami perdu ; elle le pleure en une phrase pleine de sanglots, qui monte bien, qui s’exahe avec passion. Tout à coup, Nangis parait et Minka tombe dans ses bras, étourdie, suffoquée. L’effusion un peu haletante d’une joie soudaine est rendue ici avec beaucoup d’originalité et de force. L’inégalité rythmique du chant et de l’accompagnement est une véritable trouvaille ; toute la période se poursuit, vibrante, chaleureuse, et s’achève par un beau cri d’amour. Le reste du duo ne vaut pas moins ; la phrase : Pour planer dans l’air libre et pur ; plane véritablement. Elle est d’un fier accent, surtout à la dernière reprise, quand les accords hachés accentuent un accompagnement que l’abus des harpes risquait d’amollir.

La note de ce duo pourrait bien être celle qui convient le mieux au tempérament de M. Chabrier : la note émue, la note sensible (sans jeu de mots), plus que la note comique. Le comique en musique est décidément un genre malaisé. Il demande du goût, du tact, un esprit fin, et M. Chabrier possède d’autres qualités : la force, l’abondance, l’exubérance même, voire la douceur et la grâce, comme le prouve le rôle de Minka. Tous ces dons, et avec eux des harmonies originales, parfois trop recherchées, une instrumentation toujours intéressante, trouveraient mieux leur emploi dans un grand opéra. Que M. Chabrier retourne à Gwendoline ; s’il n’est pas bon de forcer son talent, il n’est pas bon non plus de le réduire.

L’interprétation du Roi malgré lui a été satisfaisante. L’orchestre a fort bien joué. M. Bouvet a chanté de même le rôle de Henri de Valois. M. Delaquerrière est un élégant ténorino. Quant à M. Fugère, il est excellent comme toujours, et, comme toujours aussi, Mlle Isaac est parfaite. Et notez qu’il ne s’agit pas ici de la perfection dite désespérante, d’une perfection insipide et glacée. Pour dire le duo du troisième acte avec cette émotion, avec ce trouble délicieux, avec cette