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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/927

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— Je suis un ange envoyé par le Seigneur pour les éclairer.

— Un ange, toi ? Et qui est cette femme ?

— La mienne. Elle est aussi un ange.

— Ah ! Et le baby, c’est un ange, lui aussi ?

— Oui.

— Tu es un ange et tu as femme et enfant ?

— Oui.

Sur ce, Maafu se leva : « Comment cela se peut-il, Fijiens ? N’est-il pas écrit qu’au ciel il n’y a pas de mariages et qu’on n’y donne pas en mariage ? Ce que j’ai appris de ma Bible, je le sais bien. Allez, imbéciles, ajouta-t-il, en ponctuant chaque mot d’un coup de sa lanière, payez la taxe, plantez des ignames et du taro ; surtout, je vous le répète, payez la taxe, ou malheur à vous ! Quant à toi, femme, au large, et donne à têter à ton baby. Pour ce qui est de ton mari, tu ne le reverras pas de sept ans, et le monde durera jusque-là. Mettez à la voile.

Et Maafu emmena l’ange et le garda sept ans prisonnier à Lakemba. Les indigènes se résignèrent, voyant que le monde ne finissait pas.

Maafu mourut en 1882. On raconte qu’à son lit de mort, il étouffait ses gémissemens et calmait ses souffrances en plongeant ses mains dans la crinière de ses femmes et en leur cognant la tête sur le parquet avec plus d’énergie que jamais.


IV

Tout ce grand océan équinoxial est semé d’archipels et d’Iles. Depuis la pointe extrême de l’Asie jusqu’aux îles Basses, il semble qu’une puissante convulsion volcanique ait détaché de la terre ferme des continens entiers, comme l’Australie, des territoires considérables, comme Sumatra, les Célèbes, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Zélande, puis tout un émiettement d’îles peu connues, visitées de loin en loin par quelques rares trafiquons. Ce n’est, du tropique du Cancer au tropique du Capricorne, qu’un fourmillement de cimes verdoyantes, une voie lactée d’iles et d’îlots séparés par des détroits sans nombre et sans noms, affectant toutes les formes mathématiques connues, tantôt s’allongeant, comme dans l’archipel de la Sonde et celui des Salomons, en longues bandes étroites, tantôt dentelées, comme aux Philippines et aux Célèbes, ou compactes et arrondies, comme aux Navigateurs et aux Fijis. D’histoire, la plupart n’en ont guère : récits de meurtres, de rapts, de guerres obscures, de pillages, de monstrueux sacrifices humains, suivis de scènes de cannibalisme et d’orgies. Puis, çà et là, des contrastes étranges, des romans singuliers et bizarres, nés de situations imprévues, nous montrant, comme dans l’île Norfolk, un rêve humanitaire réalisé