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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/756

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respect dû à un si bon juge, il est peut-être permis de s’étonner que Frédéric ait oublié que toute la cavalerie des alliés était restée de l’autre côté du bois de Barry, et que l’infanterie anglaise occupait seule le terrain. Grande faiblesse ! surtout à cet instant suprême, car la tâche de la cavalerie étant de poursuivre les fuyards pour achever leur déroute, c’était son absence précisément qui donnait au maréchal de Saxe la facilité de rallier son monde. Puis, séparer la colonne comme l’indique Frédéric, n’était-ce pas faire le jeu de ses adversaires, en ouvrant devant eux les flancs de cette masse compacte qu’ils s’efforçaient vainement d’entamer ? Diviser ce bloc, n’était-ce pas le détruire ? Enfin, comment et par qui cette séparation aurait-elle été opérée ? Frédéric a reconnu lui-même que le bataillon carré avait été formé (un peu par hasard, ou du moins par nécessité) grâce au resserrement des trois divisions, qui, au premier moment, étaient séparées. Un tel effet n’avait pu se produire sans causer quelque confusion dans les rangs, sans que les hommes de toutes armes ne fussent mêlés et les officiers séparés de leurs soldats. Ce désordre intérieur ne permettait guère de commander une manœuvre aussi délicate que celle que Frédéric indique. On avait, en un mot, affaire à un corps privé de ses articulations naturelles, qu’une forte impulsion pouvait encore pousser en avant, mais dépourvu de la souplesse nécessaire pour se mouvoir à droite ou à gauche à volonté. Frédéric peut-être lui-même aurait vaincu la difficulté après l’avoir reconnue ; mais le génie seul a le courage de tout braver, parce qu’il se sent en lui-même des ressources pour suffire à tout. La ténacité de Cumberland n’était pas du génie. Étonné d’avoir été heureusement téméraire un instant, il n’osait pas l’être jusqu’au bout.

Pendant qu’il balançait, le temps était passé de réfléchir, car les Français l’entouraient de toutes parts, lancés sur lui avec une impétuosité sans égale. Jamais ce qu’on a appelé la furie française n’a mieux mérité ce nom. Non qu’ils se précipitassent pêle-mêle et au hasard, ainsi que Voltaire le raconte sur la foi de Richelieu, comme un essaim de fourrageurs. Leur ardeur n’était nullement, privée de règle, et l’ordonnance commandée sur place par Maurice était au contraire si bien conçue, que la rapidité même du mouvement n’en dérangea pas le concert. Infanterie et cavalerie se murent cette fois ensemble, unies sans être mêlées, et en se prêtant mutuellement appui. Ce fut la maison du roi qui partit la première : — « Jalouse, dit Maurice, qu’on ne lui eût encore rien dit, elle s’élança à toutes jambes et tête baissée. Elle y allait de si grand cœur, qu’en la voyant passer devant le roi, le dauphin, gagné par l’exemple, mit le sabre à la