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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/728

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que la sécurité de la frontière française ne fût pas à l’abri d’un retour offensif de l’ennemi qui restait en armes derrière lui. Loin que cette prévision se fût réalisée, en reparaissant dix mois plus tard sur le même théâtre, il trouvait la situation intacte, toutes les positions gardées, sans que, durant cet intervalle, nos provinces septentrionales eussent éprouvé un seul instant de sérieuses inquiétudes. Ce bienfait inespéré était dû au maréchal de Saxe, qui, laissé seul à la tête d’une armée réduite, en quelque sorte en l’air sur un territoire étranger et sans aucune réserve pour le secourir en cas d’échec, avait su maintenir son terrain par une campagne défensive dont la prudence et la vigueur enlevaient, dit avec raison un document contemporain, l’admiration de toute l’Europe.

C’était un sentiment d’autant plus général qu’à vrai dire un peu d’étonnement s’y mêlait. Maurice, dont la renommée était déjà très grande, s’était pourtant distingué jusque-là par une fougue de tempérament et une vivacité de saillies, dons naturels habituellement regardés comme peu compatibles avec les qualités plus réfléchies qui conviennent au commandement d’une grande armée. On le regardait volontiers comme un général d’avant-garde merveilleux pour les surprises et les coups de main, mais demandant plus à la fortune qu’au conseil, et toujours prêt à tout risquer, sans souci des périls du jour et sans prévision des chances du lendemain. C’était toujours, aux yeux des habiles du métier, la mauvaise tête qu’on accusait, la veille de l’escalade de Prague, de faire la guerre à la tartare, et l’heureux coup de dé du lendemain n’avait pas fermé la bouche à ces doctes critiques. On disait aussi que, s’il visait toujours au grand, suivant la juste expression de son émule, le maréchal de Noailles, il dédaignait trop le détail, et qu’excellant à enlever sa troupe dans la mêlée d’un combat, il ne savait qu’imparfaitement au repos lui faire observer la discipline.

L’épreuve redoutable du commandement supérieur venait de faire voir en lui un tout autre homme : une vigilance continue, l’art de tout prévoir et le souci de ne rien hasarder, la pleine possession de soi-même dans les conjonctures les plus délicates, la parfaite exactitude du service imposée sans peine, à l’officier comme aux soldats, par une autorité à la fois régulière et paternelle, tel était le spectacle qu’avait donné le général de l’armée de Flandre et qui révélait des mérites qu’on ne lui soupçonnait pas. Campé sous les remparts de Tournay, entre la Lys et l’Escaut, dans une position très bien choisie pour dominer les deux cours d’eau, il avait su s’y maintenir en résistant à tous les efforts faits par l’ennemi pour l’en déloger, comme à la tentation qu’il avait dû plusieurs fois éprouver lui-même d’en sortir dans l’espoir de combattre et de vaincre. Au