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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/694

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de rompre le charme, et c’est précisément, comme dirait Molière, ce qui « sort du bon naturel et de la vérité. »

Mais ce charme qui nous tient, réplique un ami de la convention, est surtout l’effet du style : or ce style est celui de George Sand,

Et ce n’est point ainsi que parle la nature !

Il est pourtant simple et coulant, ce style ; il n’est rien de plus, à l’ordinaire, que l’expression des sentimens, et dans les meilleurs endroits, il ne vaut que par la mesure et la justesse. Écoutez Sylvain, épris secrètement de Claudie, et refusant de courtiser dame Rose ; la galanterie n’est pas son fait, il en laisse le soin à son père : « Est-ce que c’est de mon âge ? » réplique le vieux Fauveau. Sylvain, la tête basse, murmure : « C’est peut-être trop tard aussi pour moi. » Voilà de ces mots qui vont au cœur ; d’où viennent-ils ? Est-ce de l’encrier d’un écrivain ? Un paysan n’a-t-il pu les trouver ? Et, plus loin, ce cri charmant de Claudie, alors qu’elle se juge indigne de Sylvain, qu’elle a été offensée par lui, qu’elle se défend de l’aimer encore : « Mon père, je n’aime que vous, je n’aime que vous au monde ! » ne peut-il jaillir, ce cri, de l’âme d’une paysanne ? Est-ce le trait d’un auteur ?

Il est des passages, cependant, où l’on soupçonne un peu d’artifice ; mais admirez lesquels ! C’est justement ceux où George Sand, pour marquer la condition de ses personnages, leur a prêté un parler proprement rustique ou villageois. Ces locutions berrichonnes sont-elles berrichonnes tout de bon, ou seulement à la mode du Berry ? Ces fleurs des champs sont-elles fabriquées ou naturelles ? Nous les considérons avec plus de curiosité que de foi, et bientôt même, si elles se multiplient, avec je ne sais quelle « languition d’ennuyance. » Hé donc ! ce que l’auteur en a fait, d’une part, n’était que pour marquer l’ouvrage d’un signe particulier de vérité ; notre malaise, d’autre part, n’est produit que par ce doute : est-ce bien la vérité vraie ? Cette affaire, en somme, par quelque biais qu’on l’examine, tourne au détriment des avocats de la convention.

Ils flattent leur cliente, ces rusés compères : ils veulent que George Sand se soit réclamée d’elle, et que George Sand lui doive encore ce regain de succès. A merveille : même dans la critique, ils suivent le contre-pied du réel. Si George Sand, ici, n’a pas montré toute la vérité, rien que la vérité, elle a voulu, elle a cru le faire ; ses contemporains ont reconnu son dessein, ils ont juré même qu’elle y avait réussi. Voyez plutôt sa lettre à Bocage, publiée en tête de la brochure : elle sait gré à Fechter d’avoir « idéalisé » le type de Sylvain, mais de quelle manière ? « En lui conservant la vérité. » Elle remercie tous les artistes, à la un, « d’avoir fait de Claudie un spectacle émouvant et vrai. » Prenez maintenant ce feuilleton ; ce n’est pas le témoignage d’un sot, ni d’un amateur de bassesse, mais celui de Théophile Gautier. Naguère