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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/630

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III

C’est une banalité courante dans la conversation et dans la presse que, si nos peintres pensent peu, en revanche ils exécutent bien. Rien n’est plus faux, par malheur, et le Salon de 1887 le prouve mieux encore que les précédens. Le métier se perd en même temps que l’art, la main s’affaiblit en même temps que la tête. Les œuvres les plus méritoires, même la plupart de celles que nous avons signalées, portent des traces flagrantes d’une précipitation plus ou moins désordonnée qui ne les a pas laissées arriver à leur maturité, même extérieure et matérielle. Le nombre de peintures qui méritent le nom de tableaux, sinon par la conception, au moins par la facture, qui soient de bons morceaux pour les yeux, sinon pour l’esprit, est, en réalité, extrêmement limité. Ces bons morceaux sont presque tous dus à des praticiens de la vieille école, à ceux qui ont fait des études régulières, à ceux qui ont commencé par le respect des maîtres, à ceux qui ont poursuivi, dans leur carrière, un but précis, même aux dépens de leur popularité. Leur récompense est de se trouver encore, même à l’heure de la vieillesse ou du déclin, presque les seuls vivans parmi tant de morts précoces, presque les plus jeunes parmi tant de décrépitudes printanières.

C’est de quoi l’on se peut convaincre, si l’on cherche des chefs-d’œuvre dans le genre de peinture où l’on en devrait le plus aisément rencontrer, dans le portrait et dans l’étude de figure isolée. Là, en effet, l’habileté et la science jouent un rôle important ; à défaut d’inspiration originale ou élevée, il suffit d’un accent de dessin ferme ou d’un élan de pinceau chaleureux pour donner à l’interprétation d’une physionomie intéressante ou d’un beau modèle une réelle valeur esthétique ; mais il y faut cet accent ou cet élan, et cela ne s’obtient pas du premier coup, sans étude, sans expérience, sans conviction. Le portrait le plus vigoureux du Salon, celui de M. Alexandre Dumas, est dû à M. Bonnat, qui n’en est pas à son coup d’essai ; l’un des plus gracieux, des plus jeunes, des plus frais, sous le titre d’Étude, porte la signature d’un octogénaire, M. Gigoux. M. Bonnat n’a jamais précisé, avec une force plus concentrée, une physionomie plus expressive ; il l’a fait même cette fois en posant la figure claire sur un fond clair, avec une simplicité de moyens qui donne à son relief un effet encore plus calme et plus naturel. Quant à M. Gigoux, son retour de jeunesse est charmant ; nous souhaitons à nos