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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/622

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le célèbre passage de Plutarque : « Les conjurés, tirant leurs épées, l’environnent de toutes parts. De quelque côté qu’il se tourne, César ne trouve que des épées qui le frappent aux yeux et au visage. Tel qu’une bête féroce assaillie par les chasseurs, il se débattait entre toutes ces mains armées contre lui ; car chacun voulait avoir part à ce meurtre et goûter à ce sang comme aux libations d’un sacrifice. Brutus lui-même lui porta un coup dans l’aine. Il s’était défendu, dit-on, contre les autres et traînait son corps de côté et d’autre en poussant de grands cris. Mais quand il vit Brutus venir sur lui l’épée nue à la main, il se couvrit la tête de sa robe et s’abandonna au fer des conjurés. Soit hasard, soit dessein formé de leur part, il fut poussé jusqu’au piédestal de la statue de Pompée, qui fut couverte de son sang. » Le moment choisi par M. Rochegrosse est celui où César tombe, sur la gauche, au pied de la statue, se cache la tête devant l’effroyable poussée de tous ces conjurés qui se bousculent sur leur proie terrassée comme des mâtins à jeun sur la dépouille du cerf. Ces sénateurs, gesticulant et vociférant, ont la plupart des mines de dogues carnassiers tout à fait conformes à leur action ; le bouvier sauvage des monts Albains réparait sous le patricien en toge blanche. Ce réalisme vigoureux des têtes carrées et basanées donne à cette boucherie une vraisemblance tragique qu’accentue encore la vive et furieuse lumière dont tout le groupe est éclairé. Une circonstance historique a permis à M. Rochegrosse de donner au soleil et à l’air dans sa peinture ce rôle prépondérant que lui accorde volontiers l’école contemporaine. C’est, en effet, dans une salle découverte, une salle hypètre, le théâtre de Pompée, qu’eut lieu, par exception, la séance du sénat dans laquelle César fut assassiné ; cette superposition de gradins en marbre blanc, sous une colonnade en marbre blanc, où s’agitent des figures vêtues de laine blanche, sous le ruissellement de la clarté libre, était de nature à tenter un coloriste audacieux. La grande difficulté, sous un pareil éclat, c’est de conserver aux figures la solidité qui leur est nécessaire par une résolution équivalente du dessin et par une vigueur proportionnée des modelés. M. Rochegrosse s’est tiré à son honneur de ce pas difficile, au moins dans ses personnages de premier plan, dont la plupart sont fermement accentués. Les silhouettes des fuyards qui gravissent en hâte les degrés de l’hémycicle, à l’arrière-plan, paraissent en revanche un peu sommairement indiqués. Tout en respectant, d’une façon générale, les enseignemens de l’archéologie, M. Rochegrosse a donc, cette fois, parfaitement compris que, dans une scène de cette importance, il ne fallait pas en compromettre l’effet par la multiplicité des accessoires. Son œuvre se présente avec la simplicité