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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/611

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dans toutes les branches de leur production ; on les y voit même s’accentuer de plus en plus à mesure que les facilités plus grandes de déplacemens, les habitudes nouvelles de voyages, le développement des sciences d’observation, rendent nos mœurs moins casanières et nous accoutument à des sensations plus variées. Quant aux peintres, quel que soit leur genre, spécialistes ou non, les voilà, tous ou presque tous, gagnés par ce courant de grand air et de lumière. Le soleil, le vrai soleil, brisant les barrières des routines et des conventions, pénètre à grands jets dans les écoles les plus indifférentes ou les plus hostiles pour y troubler, par l’envahissement des réalités éclatantes, la vieille foi dans les combinaisons traditionnelles et la tranquillité des méditations rétrospectives. Où qu’on s’arrête, dans les salles du palais des Champs-Elysées, toutes bondées jusqu’au faite de tableaux de toute sorte, la sensation qui vous saisit est une sensation de paysage. A droite, à gauche, en bas, en haut, autour des figures grandes ou petites, nues ou costumées, graves ou grotesques, ce ne sont que verdoiemens de feuillées, frissonnemens d’herbes, trouées de ciel, ruissellemens de vagues, couchers de soleil, levers d’étoiles, non-seulement dans les scènes champêtres, dans les paysages proprement dits, mais même dans les décorations, allégories, anecdotes, intérieurs et portraits. Presque partout, au second plan si ce n’est au premier, comme accessoire si ce n’est comme principal, la nature conquérante, avec son ciel, sa végétation, ses fleurs, apparaît résolument, reprenant sa place et réclamant son rôle. Dans cette atmosphère rafraîchie, d’une clarté joyeuse et nouvelle, tous les tableaux faits à l’ancienne manière, dans l’atelier clos, sous une lumière disciplinée et froide, s’assombrissent avec un air de tristesse renfrognée, et semblent au premier abord des survivans démodés d’une époque disparue.

Il n’y a pas à s’y tromper ! cette préoccupation, chaque jour plus vive, des réalités générales, cette recherche, de plus en plus hardie, des effets extérieurs, cette analyse, de plus en plus subtile, des phénomènes lumineux, encouragées par le mouvement des esprits vers les sciences naturelles, préparent, dans l’art de peindre, une transformation beaucoup plus grave que toutes celles auxquelles nous avons pu assister. Les étrangers surtout, les hommes du Nord, les Hollandais, les Suédois, les Allemands, d’abord poussés par nous dans cette voie, y marchent avec une audace qui commence presque à nous dérouter. Ce qui est certain, c’est que presque personne n’échappe à l’influence de ces idées, sinon nouvelles, au moins formulées avec une netteté nouvelle, dont les conséquences, bonnes ou fâcheuses, commencent d’apparaître dans tous les genres.