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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/589

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abus ne sont plus tolérés ; il s’en faut pourtant qu’ils aient complètement disparu, et l’on trouverait encore bien des irrégularités dans les comptes des majors [1]. Pareillement, sur le chapitre des mœurs et de la vie privée, toute cette noblesse en prend vraiment trop à son aise. « Faire le désespoir des familles, dira bientôt Camille Desmoulins [2], corrompre les épouses et les filles pour tuer le temps, insulter les magistrats par orgueil, vexer les habitans des villes de guerre et leur faire éprouver toute sorte de souffrances et d’humiliations, toujours impunies par la connivence des chefs, telle était, surtout depuis vingt-cinq ans, la possession d’état des officiers dans les garnisons. « Il y a bien de la haine et de la polissonnerie dans ces lignes, et l’on y sent éclater toute la malveillance de l’homme. Camille Desmoulins me rappelle ici, le courage en moins, ce gamin de Paris, toujours prêt, en temps de troubles à tirer sur la troupe. Si chargé qu’il soit, le portrait n’est pourtant pas dénué de ressemblance. De tout temps en France, à l’exception de ce pauvre Louis XVI, le roi s’est amusé ; la noblesse fait comme son roi ! Elle est galante, libertine, elle aime l’amour et le fait sans mesure et sans discrétion : c’est son péché mignon. Mais n’est-ce pas aussi le péché national, et les mœurs de la roture sont-elles donc si pures ? Attendez, et quand l’armée se sera démocratisée, vous verrez et vous comparerez.

Ce qui est plus grave que d’enlever à la bourgeoisie ses joyeuses commères et de troubler, dans l’oisiveté de la vie de garnison, le repos de quelques ménages, c’est l’esprit dont la caste est encore animée. Manifestement, en dépit de l’audace croissante de la littérature et de la philosophie, ces gens-ci se regardent encore comme des êtres d’une espèce supérieure, et, dans leurs rapports avec les autorités civiles [3], ils apportent une raideur, une morgue et des

  1. « Depuis longtemps, dira Gasparin, capitaine au ci-devant Picardie et député des Bouches-du-Rhône à la Constituante, ceux qui administraient les moyens de la misérable existence des soldats étaient peu délicats dans leur administration ; les profits des majors avaient passé en proverbe. »
  2. N° 80 des Révolutions de France.
  3. Ils ne sont guère moins talon rouge avec les commissaires des guerres eux-mêmes, et la Correspondance est pleine de leurs démêlés a avec les gens déplume, » comme ils appellent dédaigneusement tout ce qui tient à l’administration de l’armée, y compris les intendans. Un jour, raconte le général Ambert, « le marquis de Mirabeau, alors capitaine, n’arriva devant sa compagnie, pour la revue du commissaire, qu’après l’appel de sa troupe ; il descendit de cheval et vint auprès du major, qui se tenait aux côtés du commissaire : — Monsieur, dit le major à celui-ci, voilà M. de Mirabeau, que je vous disais ne pouvoir manquer d’arriver dans la journée. — J’en suis très facile, répond le commissaire, mais mon devoir est de passer la troupe en revue et de noter ce qui y manque d’hommes ; au moment où la compagnie a été vue, M. de Mirabeau n’y était pas ; je ne puis prendre connaissance d’autre chose. En conséquence, la revue est close pour M. de Mirabeau, et il est passé absent. » Celui-ci laisse le major plaider sa cause et se récrier contre la rigueur du commissaire, qui s’écrie : « M. de Mirabeau est absent, je l’ai constaté ; il est absent ! » Le jeune capitaine, muet jusque alors, dit au commissaire avec le plus grand sang-froid : « Je suis donc absent ! — Oui, monsieur. — En ce cas, monsieur, ceci se passe en mon absence. » Et, tombant sur le commissaire à grands coups de cravache devant le régiment, il répète en riant : « Je suis absent. » L’affaire fit quelque bruit, et les commissaires demandèrent un châtiment exemplaire. Louvois pensait comme eux ; mais Louis XIV répondit négligemment : « C’est très mal, mais c’est logique. »