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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/577

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qui n’était réservé qu’à l’infortune. Dès qu’on lui laisse quelque liberté, elle en abuse ; elle pullule ; elle s’enveloppe de langes, elle se traîne sur des béquilles, elle feint d’être aveugle ; elle écume, elle « bat le digdig » comme si elle était frappée du haut-mal ; elle a encore l’haleine chaude d’eau-de-vie, et cependant elle tombe d’inanition au long des trottoirs ; si elle a le bonheur d’avoir une infirmité réelle, elle s’en fait des rentes, et elle loue des enfans difformes qui lui servent de réclame. Au besoin, elle serait agressive ; elle est toujours importune, et le plus souvent elle est menteuse. Aujourd’hui, on peut la voir à l’œuvre ; certains boulevards « riches » de Paris semblent être une succursale de la cour des Miracles. Contre ces industriels de la gueuserie, la maison hospitalière de la rue Clavel se tient en défense ; elle leur ferme résolument sa porte ou les chasse si, par erreur, elle les a admis.

En échange de la nourriture et de l’abri, on exige un travail dont le produit, — le très mince produit, — entre en défalcation des frais généraux. Pendant la matinée, les pensionnaires sont tenus de sortir et d’aller s’enquérir d’un emploi correspondant, s’il se peut, à leurs aptitudes. Sous ce rapport, ils sont soumis au même règlement que les libérés que nous avons vus à l’asile de la rue de la Cavalerie [1]. A midi, ils rentrent, s’ils ne sont point pourvus, et, après le repas, ils doivent se mettre à l’ouvrage ; ceux qui s’y refusent sont expulsés. L’atelier est un hangar en plein air ; la besogne que l’on y fait n’a rien de compliqué et n’exige pas un long apprentissage. La difficulté que j’ai déjà plusieurs fois signalée se représente ici : comment astreindre à un même genre de travail des ouvriers de provenance et de professions diverses ? En en choisissant un tellement facile, qu’un enfant s’y pourrait occuper. A l’hospitalité du travail, on coule la lessive ; à l’asile des libérés, on agence de petits cartonnages ; rue Clavel, on taille des margotins. Au dépôt des rebuts des chemins de fer, on achète des traverses de sapin créosote hors de service ; on les scie en plusieurs morceaux, que l’on débite à coups de hachette : domestiques, maçons, bijoutiers ou portefaix peuvent sans peine venir à bout de la tâche qui leur est imposée. L’opération financière n’est point brillante ; néanmoins, elle donne quelque bénéfice : 147 traverses, achetées 132 fr. 50, produisent 4,425 margotins, qui sont vendus 221 fr. 25 ; les pensionnaires en font environ 200 par jour. Ce travail est bien peu fatigant, il n’absorbe point l’attention et permet la causerie ; il a suffi cependant pour éloigner de l’asile ces paresseux invétérés pour lesquels toute occupation est un supplice, et

  1. Voir la Revue du 15 avril.