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Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/512

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médiocrement du goût de Frédéric. Il exagérait sans doute sa pensée, quand il prétendait qu’une armée française en Flandre ne lui rendait pas plus de service qu’au Monomotapa, car une diversion qui empêche une coalition de concentrer ses forces n’est jamais sans utilité. Mais il est certain que, pour sauver Berlin en péril, soixante mille hommes, commandés par le maréchal de Saxe auraient mieux fuit son affaire sur le Danube ou sur l’Elbe que sur l’Escaut. Quand il se bornait à dire à Valori : « La Flandre est un objet pour le roi de France, elle n’en est pas un pour le roi de Prusse, » il restait dans l’exacte mesure de la vérité. C’est ainsi que, des deux parts, sans s’être donné le mot, mais à la lumière des faits et par les leçons de l’expérience, on arrivait à une conviction pareille, à savoir qu’entre les deux états encore nominalement unis avait cessé d’exister cette communauté d’intérêts qui peut seule assurer la solidité et même la fidélité des liaisons politiques. La France était lasse de se ruiner en hommes et en argent pour fonder à ses dépens, au fond de l’Allemagne, une puissance nouvelle dont la reconnaissance était plus que douteuse, et le monarque prussien, de son côté, qui s’était fait un jeu de prendre ou de laisser à son gré l’alliance française, suivant le caprice du jour ou l’humeur de son ambition, s’irritait de ne plus trouver sous sa main le jouet ou l’instrument aussi docile. Sur le seul point que les deux gouvernemens poursuivissent encore en commun, l’élection impériale, leur accord tout négatif n’était qu’apparent, puisqu’ils ne pouvaient s’entendre sur le choix du candidat à opposer au grand-duc, et que Frédéric était prêt à sacrifier sa résistance au moindre profit personnel qui lui serait offert.

Ainsi, peuples, armées et princes se dégoûtaient et se détachaient insensiblement les uns des autres, et on allait avoir le spectacle singulier de deux gouvernemens encore engagés dans une alliance apparente, mais travaillant et combattant chacun de leur côté, sans unir leurs efforts, sans concerter leurs desseins, se soupçonnant à toute heure et se reprochant même l’un à l’autre la stérilité de leurs victoires. C’est qu’une alliance, quand elle n’est pas fondée sur une confiance mutuelle et sur des intérêts communs, loin d’être une force, est une chaine pesante qui, gênant les mouvemens des deux parties, et tirée en sens contraire avec un frottement continu, ne peut tarder à se rompre.


Duc DE BROGLIE.