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bibliographiques? Mais si je ne le dis point, si je ne puis le dire, j’espère qu’ils ne m’en voudront pas, car je m’empresserai d’ajouter que ce n’est pas là leur affaire ; et, — quelque intérêt qu’il puisse y avoir à connaître la théorie de la conjugaison romane ou les règles successives de l’accord des participes, — j’avancerai ce paradoxe, que nous attendons d’eux, et le public avec nous, autre chose et mieux que cela.

Dans ces conditions, il est assez naturel que le peu qu’il a paru du Dictionnaire historique de l’Académie ne soit rien de ce qu’il devrait être. Comment, par exemple, l’Académie a-t-elle pu décider que l’histoire des mots de la langue française ne commencerait qu’avec le XVIe siècle, et que l’on renverrait, pour les temps antérieurs, au Glossaire de La Curne de Sainte-Palaye ? Plaisanterie d’autant plus piquante, s’il faut tout dire, qu’en 1858, faute d’un assez courageux éditeur, l’excellent, l’admirable Glossaire de La Curne reposait toujours en manuscrit à la Bibliothèque nationale : on ne l’a publié pour la première fois qu’en 1875[1]. Comme si cependant le principal intérêt d’un Dictionnaire historique, ou plutôt sa raison même, n’était pas de nous donner un inventaire complet de la langue nationale ! Comme si l’on pouvait publier sous ce titre trompeur une compilation qui n’est presque d’aucun secours pour la lecture de nos anciens auteurs, de Comynes et de Villon, de Froissart et de Jean de Meun, de la Conquête de Constantinople et de la Chanson de Roland ! et comme si enfin la portion vive, pour ainsi dire, de l’histoire des mots, n’était pas justement l’histoire de leurs commencemens ! Mais quand bien même il serait vrai que le XVIe siècle a marqué dans notre histoire l’époque d’une révolution de la langue, et quand cette révolution, d’ailleurs encore assez mal connue, aurait été plus profonde qu’elle ne le fut, l’arguaient serait littéraire, il ne serait pas philologique ; il pourrait être bon dans une histoire de la littérature, il ne vaut rien pour un Dictionnaire historique. Un Dictionnaire historique nous doit compte aussi bien de la disparition d’un mot que de l’apparition d’un autre dans la langue, de ce qui fut que de ce qui est, de ce qui meurt que de ce qui vit. Rien de ce qui a été français ne peut cesser de l’être pour lui; le choix, qui d’âge en âge ou de génération même en génération, renouvelle un vocabulaire, ne lui est pas permis; et bien loin d’être une espèce d’amplification du Dictionnaire de l’usage, il serait plutôt le contraire, il devrait l’être, et comme qui dirait une protestation par alphabet contre les caprices, les bizarreries, la folie même

  1. Pour être tout à fait exact, il faut dire qu’on avait publié jadis un demi-volume du Glossaire, qui en forme dix. aujourd’hui; et pour être juste, il faut remercier M. Favre de n’avoir pas reculé devant la publication de tout l’ouvrage. Niort, 1875-1879.