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est aveugle et sensuel, excuse en leur faveur non-seulement la folie et l’extravagance, mais le crime et la perfidie ! »

On voit que Bossuet a vécu à la cour et qu’il a connu ces beautés fières, et non toujours chastes, qui imposaient leur empire jusqu’au roi lui-même. Il a connu, au moins par la confession, les différens degrés par lesquels passe le désir de plaire : « Elle vit le monde, dit-il, en parlant d’Anne de Gonzague; elle sentit qu’elle plaisait, et vous savez le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec cette pensée. » l’orgueil est déjà une partie de la concupiscence : « Voyez cette femme dans sa superbe beauté, dans son ostentation, dans sa parure. Elle veut être adorée comme une déesse ; mais elle est elle-même son idole.» Bien plus, les parens eux-mêmes sont complices d’un tel désordre : « Ils étalent leur fille pour être un spectacle de vanité et l’objet de la cupidité publique. » La beauté s’alimente de la ruine et de la misère des hommes : «Elle traîne sur elle en ses ornemens la subsistance d’une infinité de familles ; elle porte, dit Tertullien, en un petit fil, autour de son cou, des patrimoines entiers. » Notre moraliste n’a pas plus de pitié pour les vieilles beautés, qu’il dénonce avec une dureté impitoyable: « Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, qui se fait à elle-même un miroir trompeur, où elle répare sa maigreur extrême et rétablit ses traits effacés, ou qui fait peindre dans un tableau trompeur ce qu’elle n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans lui ont ôté. » Quelle erreur n’est-ce pas « de retenir par force, avec mille artifices, ces grâces qui s’envolent avec le temps ! » Il s’en prend aux veuves, et surtout aux jeunes veuves trop contentes de leur état : « Combien en devrais-je pleurer comme mortes, de ces veuves jeunes et riantes que le monde trouve si heureuses ! » Bossuet ne craint point d’entrer dans le détail de tous les artifices de la coquetterie. Et pourtant, « ce que la nature a prodigué comme superflu, la curiosité en fait un attachement ; elle devient inventive et ingénieuse pour faire une étude d’une bagatelle et un emploi d’un amusement. » Ainsi de toute la toilette. Les premiers habits ont été inventés par la pudeur ; mais « la curiosité s’y étant jointe, la profusion n’a plus de bornes ; et, pour orner un corps mortel, tous les métiers suent. » Les habits ne sont pas seulement une occasion de vanité et d’orgueil ; ils sont un instrument de luxure et de sensualité. Nos dames d’aujourd’hui devraient bien écouter ces paroles presque brutales que Bossuet lançait du haut de la chaire, en dénonçant « ces gorges et ces épaules découvertes qui étalent à l’impudicité la proie à laquelle elle aspire. »

Telles sont les pensées de Bossuet sur les femmes et sur l’amour. On peut trouver qu’il voit les choses à un point de vue un peu ascétique;