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de son escorte à l’extrémité du jardin. Enfin tous les matins, deux amins spéciaux venaient, l’un de la part du sultan, l’autre de la part du grand-vizir, s’informer si nous avions bien passé la nuit, si nous avions à nous plaindre de quelqu’un ou de quelque chose, si nous avions un désir ou un regret quelconque à exprimer.

A peine étions-nous établis dans nos logemens respectifs qu’on nous annonça la visite du grand-vizir. Il est de règle, en effet, que le grand-vizir se présente le premier chez les ambassadeurs européens et vienne les saluer dès leur arrivée. Il nous tardait de connaître Si Mohammed-Ben-Arbi, dont on nous avait dit beaucoup de mal et qui passait, à tort ou à raison, pour être très opposé aux Français. Nous savions d’ailleurs qu’il jouissait d’une réelle influence, étant cousin germain du sultan, qui, sans avoir pour lui beaucoup de considération, ne laisse pas que de suivre ordinairement ses conseils. Le prédécesseur de Si Mohammed-Ben-Arbi était un mulâtre de la plus grande valeur, un homme d’une intelligence rare au Maroc. Il avait contribué plus que personne à aplanir les obstacles que Moula-Hassan rencontra à la mort de son père pour monter sur le trône des chérifs ; aussi, durant toute sa vie, exerça-t-il sur son maître une sorte d’autorité dont le Maroc se trouvait, dit-on, fort bien. Faut-il croire, comme le prétend la légende, que Moula-Hassan se soit lassé de cette autorité et que la mort de Si Mouça n’ait point été provoquée par une simple maladie ? Tout est possible. Ce qu’il y a de certain, c’est que, Si Mouça disparu, le sultan prit auprès de lui son fils comme secrétaire, et appela Si Mohammed-Ben-Arbi, qui était alors ministre de la guerre, à remplir les fonctions de grand-vizir. Si Mohammed-Ben-Arbi devait être un étrange ministre de la guerre. Jamais, affirme-t-on, il n’est monté à cheval, le mulet lui paraissant une monture beaucoup plus appropriée à son énorme personne. Le fait est qu’il est d’une obésité monstrueuse. Il marche avec la pesanteur d’un hippopotame, soufflant à chaque pas, frémissant à chaque mouvement de tout son corps, dont la graisse molle et flasque semble toujours sur le point de se détacher pour tomber dans les plis de sa robe, qui roulent lourdement jusqu’à terre. Sa ceinture disparaît entre son ventre et sa poitrine, qui se rejoignent et se confondent dans le plus affreux mélange, dans le plus désagréable amalgame de rondeurs disparates. Sa tête n’est pas moins laide que tout le reste de sa personne. Ses grosses joues rouges pendent jusqu’à ses épaules ; il n’a presque point de barbe ; ses yeux petits et enfoncés louchent horriblement ; jamais ils ne vous regardent en face ; ils ont l’air faux et bas. Le nez seul se détache et émerge avec une ligne nette de cette boule de graisse ; c’est un nez sémite, un nez d’avare et de manieur d’argent, ou d’oiseau de proie. Le fait est que Si Mohammed-Ben-Arbi, qui est