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nationale tire son caractère de la langue ; or, la langue française est essentiellement réfractaire à la musique : donc une musique française est impossible. » Dardanus, Amadis et Castor, ayant ainsi cessé d’exister, la question se trouvait simplifiée du tout au tout : l’Italie possédait le monopole de la musique ; il lui était permis d’en abuser. C’étaient tous ses défauts légitimés du coup. Mais que parle-t-on de défauts ? Elle va recueillir par droit d’aubaine toutes les qualités jusqu’alors usurpées par sa rivale, et Jean-Jacques s’empressera de lui en faire hommage. Voici d’abord l’énergie et la passion : « Quand on commence à connaître la mélodie italienne, on ne lui trouve que des grâces et on ne la croit propre qu’à exprimer des sentimens agréables, mais pour peu qu’on étudie son caractère pathétique et tragique, on est bientôt surpris de la force que lui prête l’art des compositeurs dans les grands morceaux de musique. » Voici maintenant l’intérêt ; qui donc se plaignait tout à l’heure de fatigue et de monotonie ? Quelque barbare sans doute. « Ce qui prévient encore plus efficacement la monotonie et l’ennui dans les tragédies italiennes, c’est l’avantage de pouvoir exprimer tous les sentimens et peindre tous les caractères avec telle mesure et tel mouvement qu’il plaît au compositeur. Notre mélodie, qui ne dit rien par elle-même, tire toute son expression du mouvement qu’on lui donne ; elle est forcément triste sur une mesure lente, furieuse ou gaie sur un mouvement vif, grave sur un mouvement modéré ; le chant n’y fait presque rien ; la mesure seule, ou, pour parler plus juste, le seul degré de vitesse, détermine le caractère. Mais la mélodie italienne trouve, dans chaque mouvement, des expressions pour tous les caractères, des tableaux pour tous les objets. Elle est, quand il plaît au musicien, triste sur un mouvement vif, gaie sur un mouvement lent, et change, sur le même mouvement, de caractère, au gré du compositeur. » Ecco il vero Pulcinella !

On avait accepté de bonne grâce les leçons du Petit Prophète ; la Lettre sur la musique française envenima le débat et lui donna les proportions d’une affaire nationale. L’incartade de leur compromettant allié gênait les philosophes du Coin de la reine en leur attirant chaque jour de nouveaux adversaires ; ils se sentaient entraînés peu à peu sur le terrain des personnalités blessantes. Laugier, Morand, Cazotte, Rochemont, Caux de Cappeval et bien d’autres, avaient riposté vigoureusement, en prose et en vers, aux pamphlets de « l’Allemand et de l’Allobroge. » Rameau, à son tour, prit la défense de l’harmonie dans ses Observations sur notre instinct pour la musique. Tandis que Rousseau n’avait voulu trouver de caractère musical que dans la mélodie, Rameau démontrait victorieusement que l’harmonie n’est pas moins nécessaire à l’expression pathétique ; que toutes deux sont également naturelles, et qu’elles