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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/950

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Bartherie une reconnaissance qu’il lui prouve aujourd’hui, hélas ! bien chèrement.

Après ce récit, composé à merveille et dit à miracle, — de sorte que, malgré sa longueur extraordinaire et son caractère pénible, on n’en voudrait rien retrancher, — le pénitent s’incline, les bras ballans, les yeux inertes ; il semble qu’après cette agonie, sa pensée soit morte. « Relevez la tête, monsieur, dit simplement Mme de Tryas et prenez ma main. « Il la considère avec égarement, il se tourne vers le général ; mais celui-ci, d’une voix forte : « L’expiation est complète ; mon fils, embrasse la femme ! »

Les applaudissemens éclatent. Les acteurs en doivent-ils prendre leur part ? Oui, sans doute, Mlle Bartet, dans le personnage de Mme de Tryas, est exquise, avec plus d’onction peut-être et plus de grâce que jamais. M. Coquelin a trouvé dans Chamillac le meilleur de ses rôles modernes, au moins de ses rôles sérieux, avec celui du duc de Septmonts ; et, s’il est excellent ici comme dans l’Étrangère, il l’est peut-être d’une façon encore plus surprenante : élégance et gravité de maintien, sobriété de diction et de mimique, virilité d’accent, sincérité de passion, il a tout cela et ce je ne sais quoi d’original qui fait d’un personnage une personne. Mlle Tholer, MM. Febvre, Laroche, de Féraudy et Coquelin cadet, sous les noms de Mme de La Bartherie, du général, du commandant, du peintre et du député, ont rempli notre attente ; Mme Jeanne Samary, pour bien représenter Sophie Ledieu, ne manque de rien que de sagesse dans le choix de ses toilettes, d’un peu de distinction naturelle et de conviction ; M. Henri Samary, son frère, pour figurer au naturel le jouvenceau Maurice, a l’inexpérience de son âge : faut-il regretter durement qu’il n’y joigne pas un peu d’art ?

Mais, quel que soit le mérite des interprètes, le public se réjouit de cette pièce comme d’une intéressante occasion d’honorer l’auteur, et c’est justice. Comment ne pas reconnaître ici la délicatesse des caractères, la convenance des mœurs, la hardiesse de la composition, l’énergie nerveuse de l’allure ? Surtout il convient de saluer, pour la hauteur de sa morale et pour les bonnes manières de son style, le poète dramatique et romanesque, le rare écrivain qui, depuis Rédemption et la Crise jusqu’à Chamillac, a gardé ce double privilège, précieux en tout temps et presque prodigieux en celui-ci, de se montrer évangélique et galant homme.


Louis GANDERAX.