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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/840

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profession du christianisme ou d’une religion quelconque est-elle obligatoire pour remplir une fonction publique ? Impose-t-on à nos députés où à nos fonctionnaires un serment religieux qui froisse la conscience des Bradlaugh français ? L’église a-t-elle des tribunaux particuliers, comme chez nous jadis, comme en Russie encore aujourd’hui ? A-t-elle, de même que le saint-synode de Pétersbourg, sa censure pour les livres qu’elle juge pernicieux ? Le clergé forme-t-il encore un ordre dans l’état, comme en France autrefois, comme naguère en Suède et aujourd’hui encore en Finlande ? Ses chefs, ses évêques sont-ils de droit au nombre des législateurs, s’asseyent-ils dans la chambre haute comme en Angleterre ou en Hongrie ? Les portes du sénat de la république s’ouvrent-elles spontanément devant la robe rouge des cardinaux ? Est-ce que les congrégations et les ordres religieux sont en possession de privilèges, et les vœux monastiques seraient-ils reconnus et sanctionnés par l’état ? L’instruction publique est-elle abandonnée aux mains du clergé et la loi lui reconnaît-elle un droit de tutelle sur les écoles et les établissemens d’enseignement ? Est-ce que la liberté de penser serait gênée par le concordat, ou la philosophie universitaire réduite au rôle de servante, « d’ancelle » de la théologie ? Le mariage religieux est-il le seul mariage légal et, comme dans une moitié de l’Europe, le clergé est-il toujours juge de la valeur et de la durée du lien conjugal ? Les registres de l’état civil ont-ils été rendus aux mains des prêtres et les maires placés dans la dépendance des curés ? Les pasteurs de l’église, en un mot, détiennent-ils une part de la puissance publique ? Exercent-ils, au nom de la loi, une influence quelconque sur les affaires nationales, départementales, communales ?

Non, l’église n’a aucun privilège politique ; elle ne possède aucun droit d’ingérence dans l’état ; elle ne jouit d’aucun pouvoir sur l’administration, la justice, l’enseignement : sur tous ces points, dans tous les domaines de la vie publique, il y a, en fait, séparation, et séparation complète [1]. Pour tout cela, l’état est entièrement sécularisé, ou, selon le barbarisme du jour, il est laïcisé. Il ne demande même plus à l’église ses prières. Loin que l’état ait un caractère confessionnel, il n’y a même pas en France de religion d’état. Les ministres de l’église, et la religion avec eux, ont été relégués dans le sanctuaire. La société civile et la société religieuse sont entièrement distinctes. Cela est si vrai que cela fournit un argument pour réclamer la rupture des derniers liens entre l’état et l’église. On reconnaît implicitement, on proclame avec fierté la

  1. Nous sommes heureux de nous rencontrer, sur ce point, avec M. E. Ollivier dans son Nouveau Manuel de droit ecclésiastique ; voyez notamment, p. 357 et 375.