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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/782

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grande cause. Il a fait revivre le souvenir des temps héroïques de la papauté ; l’Europe surprise et l’Italie mortifiée ont vu un puissant de la terre, qui partout impose sa volonté, partir pour Canossa et en revenir paré de l’ordre du Christ.

Mais, mal conseillé par des entours passionnés qui ne songeaient qu’à faire pièce à l’empire, Pie IX se refusait à toute transaction. Le Non possumus était le dernier mot de sa sagesse pontificale. Il répondit à la notification de la convention par l’encyclique du 8 décembre ; elle flétrissait les idées modernes et faisait l’apologie de l’ancien régime.

C’était le réquisitoire le plus véhément contre nos institutions, contre la souveraineté nationale et la liberté de conscience. Le protégé bafouait le protecteur. L’Italie était encore moins ménagée ; l’encyclique lui appliquait d’outrageantes épithètes. Devant une agression aussi passionnée la France aurait pu, à la rigueur, se considérer dégagée de sa sollicitude envers le saint-siège. C’était l’avis du prince Napoléon et des adversaires de l’église dans les conseils du souverain. Ils soutenaient qu’il n’y avait que deux moyens de sortir d’une situation aussi ingrate : laisser le pape et l’Italie s’arranger au mieux de leurs intérêts, ou maintenir la puissance temporelle, la soutenir résolument envers et contre tous, en la restaurant telle qu’elle était avant 1859. Laisser le pape exposé aux surprises, et se condamner soi-même à des interventions intermittentes était à leurs yeux le moyen de ne satisfaire personne et de mécontenter tout le monde. Mais les solutions extrêmes répugnaient à l’empereur, il se borna à de stériles protestations. Il était pris dans un engrenage dont il ne pouvait plus sortir, il subissait la peine de ses fautes.

Pie IX, en lançant ses foudres, oubliait les espérances qu’il avait éveillées en 1847, l’impulsion qu’il avait donnée au mouvement national. Se croyant menacé et sous de tyranniques influences, il imposait silence à l’amour ardent que secrètement il portait à l’Italie et que souvent il avait peine à contenir [1]. Il se rappelait que

  1. Pie IX, en apprenant ma présence à Rome que je traversais à la fin du mois d’avril 1871, après mon départ de Florence, me fit savoir par M. Lefebvre de Béhaine, sans que j’eusse sollicité d’audience, qu’il tenait à me remercier pour le zèle que j’avais consacré à la défenses des intérêts de l’église pendant la mission que Jo venais de remplir auprès du gouvernement italien. Il me reçut à sept heures du soir dans son cabinet et me demanda de prendre place à ses côtés. Il daigna causer longuement avec moi des événemens de la guerre, de la politique européenne et de l’avenir de la France. La conversation étant tombée sur les atteintes portées au pouvoir temporel, je me permis d’appeler l’attention de sa sainteté sur les avantages que trouverait le gouvernement pontifical à reprendre le mot d’ordre donné au clergé de se désintéresser d’une façon absolue du mouvement électoral. Ce serait le moyen, disais-je, de s’assurer des défenseurs au parlement et de permettre au roi, animé de sentimens de déférence pour le pape, de réagir contre les ennemis du saint-siège. « Je connais Victor-Emmanuel, me répondit Pie IX, il n’est pas homme à subordonner son ambition à sa foi religieuse. D’ailleurs, ajouta Sa Sainteté, si je suis Italien et si j’aime l’Italie, je ne suis pas un pape italien ; j’appartiens à l’église universelle et je froisserais à juste titre les sentimens du monde catholique en cédant à des préoccupations exclusives. » L’heure de la prière s’annonçait. Le pape se leva. Il me congédia en ajoutant à sa bénédiction des paroles qui restent gravées dans mon cœur. C’était la seconde fois que les hasards de ma carrière m’avaient mis en présence de Pie IX, sans que j’eusse recherché un si grand honneur, et chaque fois, j’avais constaté que, malgré de cruelles épreuves, sa pensée n’était pas dégagée des souvenirs patriotiques de 1847. (Voir mon voyage à la suite du roi Victor-Emmanuel à travers l’Italie, en novembre 1863. — L’Allemagne et l’Italie en 1870, t. II, page 403.)