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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/700

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que les Français imaginèrent toute sorte de ruses pour le retenir chez eux, et qu’il mourut du mal du pays, abandonné par sa femme et sans avoir en d’autre joie que celle de contempler pendant quelques heures le cher visage de sa nièce, princesse della Rocca. A l’appui de cette légende, on publiera une édition très expurgée de ses œuvres. On conservera, par exemple, le commencement du petit poème intitulé : Insomnie : « La nuit, quand je pense à l’Allemagne, j’ai bientôt perdu le sommeil. Depuis que je n’ai vu ma mère, douze ans se sont écoulés. » Mais on supprimera soigneusement la dernière stance : « Dieu soit loué ! par ma fenêtre entre un clair rayon du soleil de France. Ma femme accourt, belle comme l’aurore, et dissipe avec son sourire les noirs soucis allemands. »

Il faut que nos voisins en prennent à jamais leur parti, Henri Heine fut un poète allemand qui ne pouvait vivre qu’en France. Il occupera toujours dans leur littérature une place à part, sa gloire y fleurira comme une plante exotique, et ils n’auront le droit de le revendiquer comme leur bien que le jour où ils se décideront à tenir leurs juifs pour de vrais Allemands. Caractère et génie, Heine était juif jusque dans la moelle des os. Il a renié la foi de ses pères, il n’a pu désavouer sa race. On retrouve dans la substance infinie du mécréant Spinoza quelque chose du Dieu d’Israël, de l’Éternel des armées, en qui les créatures s’évanouissent comme une fumée chassée par le vent ou se fondent comme la cire dans le feu. Ainsi que Spinoza, Heine n’a jamais perdu la marque qu’il avait en venant au monde. Il était né en Allemagne, il n’était pas né Allemand. On trouve dans ses vers et dans sa prose le perpétuel souvenir de ses origines, le cosmopolitisme railleur d’un peuple qui, des siècles durant, a promené d’un bout de la terre à l’autre ses malheurs et son orgueil et qui ne pouvait avoir que des patries d’occasion. Ce peuple a produit des musiciens, des savans, des philosophes ; il a produit aussi un grand poète, doublé d’un incomparable moqueur, qu’il a chargé d’exercer sur les rois, sur les peuples, sur les dieux étrangers ses justes représailles et ses vengeances.

Ce poète des rancunes cruelles et des amours douloureuses, à qui Hegel avait enseigné la théorie des contradictions et qui la voyait partout dans l’histoire comme dans la vie, avait le rire juif et l’imagination sémite : « Avec le breuvage d’Arabie, la chaleur de l’Orient courut dans mes veines, ses parfums m’enveloppèrent, les doux chants de Bulbul retentirent, les étudians se métamorphosèrent en chameaux, les servantes du Brocken, avec leurs regards à la Congrève, devinrent des houris, le nez des philistins des minarets. » Il se vantait quelquefois d’être un gréco-païen ; il n’a jamais eu avec la muse grecque que des liaisons très passagères, et le peu de vers classiques qu’il a composés ressemblent à ces enfans trouvés dont il avait admiré dans le