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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/690

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Mais son exquis naturel le préservait de la fatuité, il n’essayait pas des poses devant son miroir, il se donnait pour ce qu’il était, et son vin fut toujours franc. Il ne ressemblait pas non plus à ces fakirs de la littérature, qui, absorbés dans la contemplation d’eux-mêmes, voient la lumière du Thabor resplendir sur leur nombril. Dès sa jeunesse et jusqu’à sa mort, il s’intéressa vivement à tout ce qui se passait dans le monde, il avait toutes les curiosités, et il mêlait les grandes pensées aux petites, les élans généreux aux misères. Il pouvait dire, lui aussi : « Quand je serai indifférent, je serai mort. »

Il faut convenir pourtant que, grâce à ses fragmens de mémoires, à ses lettres et à ses nouveaux biographes, nous connaissons mieux les premières années de ce poète rhénan de race juive, que ses origines et les préférences héréditaires de sa famille semblaient vouer au négoce ou à la banque. Nous savons quelle éducation il reçut dans sa ville natale, Dusseldorf, capitale du grand-duché de Berg, que n’habitaient plus les Ubiens et que Napoléon avait donné d’abord à son beau-frère Murat, puis à l’un de ses neveux. Né en 1797 ou le 13 décembre 1799, car ce point reste obscur, Heine a pu dire : « Je suis venu au monde à la fin d’un siècle très sceptique et dans une ville où régnait non-seulement la France, mais l’esprit français. » Goethe avait hérité de son père l’esprit d’ordre et de classement, de sa mère l’imagination et le goût des contes, die Lust zu fabuliren. Il en alla tout autrement pour Heine. Sa mère nous apparaît dans ses mémoires comme une femme d’humeur grave, fort raisonnable, pure déiste de profession, disciple de Rousseau et nourrie de son Emile. « La raison de ma mère et sa façon de sentir, a dit le poète, était la santé même et ce ne fut pas elle qui m’inspira l’amour du fantastique et du romantisme. Elle avait une sainte horreur pour la poésie, elle m’arrachait tous les romans qu’elle trouvait dans mes mains, elle me défendait d’aller au théâtre, de prendre part aux réjouissances populaires, elle surveillait mes relations, grondait les servantes qui racontaient en ma présence des histoires de revenans, faisait son possible pour éloigner de moi la superstition et la poésie. »

Cependant elle avait aussi ses chimères. Les grandeurs de la cour impériale l’avaient éblouie, elle rêvait pour son fils « les épaulettes les plus dorées. » Après la chute de l’empire, les étonnantes prospérités de la maison Rothschild frappèrent son imagination ; elle voulait faire de son Harry un riche banquier, elle voyait déjà en lui « un apprenti millionnaire. » Elle finit par se rabattre sur le barreau ; elle avait vu des avocats faire une grande fortune. Mais les étoiles avaient décidé qu’Harry ne serait ni un avocat, ni un banquier, ni un fonctionnaire à épaulettes, qu’il serait tout simplement un poète, qu’il ferait des vers dès sa jeunesse, qu’il en écrirait