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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/619

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la terre gémit. Les fleuves, ministres de sa colère, débordent ; les torrens arrachent des montagnes, arbres et rochers, et les champs du laboureur ne sont plus que misère et désolation. » Hésiode dit mieux encore : « O Perses, écoute la Justice… Couverte d’un nuage, elle suit les peuples pour châtier les méchans… La cité qui l’honore prospère ; la paix nourricière l’habite, car Jupiter qui voit tout n’envoie jamais la guerre impitoyable ni la famine au milieu des hommes justes. Pour eux, la terre porte de riches moissons ; le chêne donne ses fruits, les brebis leur toison pesante, et les femmes des fils semblables à leurs pères. Mais souvent une ville tout entière est punie à cause d’un seul méchant qui machine de criminels projets. Du haut du ciel, le fils de Saturne lance sur eux un double fléau, la peste et la famine ; et les peuples périssent, les femmes n’enfantent plus, les familles décroissent. Ou bien il détruit leur vaste armée, renverse leurs murailles, et se venge sur leurs navires, qu’il engloutit dans la mer. O rois ! vous aussi, songez à ces vengeances ; car trente mille génies, ministres de Jupiter, ont les yeux ouverts sur les actions des hommes et parcourent incessamment la terre ; la Justice, vierge immortelle, est assise à côté du maître des dieux. »

Ainsi, selon la croyance à l’expiation, la famille répond pour l’individu, la cité pour le citoyen.

La même pensée se trouve trois siècles plus tard dans Eschyle et dans Hérodote. La Pythie, consultée sur un dépôt qu’un Spartiate voulait nier, lui répond : « Songe que du serment naît un fils sans nom, sans mains, sans pieds, qui d’un vol rapide fond sur l’homme parjure et ne le quitte point qu’il ne l’ait détruit, lui, sa maison et sa race entière ; au lieu qu’on voit prospérer les descendans de celui qui a religieusement observé la parole. » Toute la poésie dramatique d’Athènes montrera le crime suivi de l’expiation. « La justice, s’écrie Solon, finit toujours par triompher ; » aux derniers jours de l’hellénisme, Plutarque écrira encore un traité fameux sur les Délais de la justice divine. Si donc les Grecs n’avaient, comme les anciens Juifs, qu’une idée vague et confuse de l’autre vie, ils croyaient à l’intervention du ciel dans la vie présente, et cette croyance à la responsabilité personnelle ou héréditaire, si l’on ne considère que l’influence morale, rendait l’autre moins nécessaire, car, bien acceptée, elle ferait comprendre qu’un lien d’étroite solidarité attache les uns aux autres les membres de toute association civile ou naturelle. La science moderne n’a-t-elle pas reconnu que beaucoup de choses s’expliquent pour les individus par l’hérédité physique ou morale et, pour les sociétés, par le passé de fautes ou de gloire qu’elles traînent derrière elles ?