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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/602

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Les Hellènes du vieux temps ne connaissaient pas une divinité qui sera très honorée à Rome, la Fortune debout sur sa roue mobile et changeante : son nom ne se trouve pas dans Homère. Le Destin même n’avait point de caprices. Représentant les lois générales du Cosmos et l’harmonie du monde, il oblige les dieux à y obéir, sans leur interdire d’en être attristés ou d’en retarder parfois l’exécution. « Ils ne sont pas inflexibles, dit le conseiller d’Achille. Le suppliant, même coupable, les apaise par les sacrifices, les libations et la fumée des victimes. » Até, déesse du malheur, née de Zeus, qui pourtant la précipita de l’Olympe, « marche sur la tête des hommes ; » mais les Prières sont filles aussi du grand Jupiter ; elles la suivent d’un pas boiteux et guérissent les tourmens qu’elle inflige.

Par cette poétique croyance se trouvent justifiées toutes les dévotions pieuses, les prières et les vœux que les hommes adressent à la divinité, les offrandes qu’ils lui font, l’espérance qu’ils mettent dans sa protection ; et cette confiance qui rendait à la liberté morale une partie de ses droits, empêchait les Grecs de s’abandonner paresseusement aux volontés du sort. Malgré leur croyance au Destin, ils ont agi comme s’ils étaient les maîtres d’eux-mêmes. Dans l’esprit de ces grands logiciens, qui ont été si lents à mettre la logique d’accord avec la raison, et qui ont aimé la liberté jusque dans ses abus, la fatalité se mélange, dans des proportions mal déterminées et par cela même plus efficaces, avec la loi morale qui impose à l’homme le travail et l’effort, en lui promettant des récompenses ou en exigeant des expiations. Lorsque Xanthos annonce à Achille sa fin prochaine : « Je le sais bien, » répond le héros ; et il se rejette au plus épais de la bataille, opposant au Destin son énergie indomptable. Eschyle montre partout les dieux et les hommes dominés par la divinité fatale ; cependant au Prométhée enchaîné il dit : « Zeus est libre ; » et Solon qui écrit : « Nos biens et nos maux viennent du Destin, » réforme les lois de son pays, parce que, tout en croyant au dieu aveugle et sourd, il croit aussi à la sagesse humaine.

Liberté, fatalité, idées tenaces dont l’humanité ne se sépare point, parce qu’elles sont à la fois sa force et sa faiblesse. Aristote, le plus grand esprit de la Grèce, tiendra pour l’une, les stoïciens pour l’autre, tout en rachetant leur énervante croyance à la fatalité par de grandes vertus et des morts héroïques. Du monde antique, ces idées passeront sous d’autres formes dans le monde chrétien, avec les deux doctrines opposées de la grâce et des œuvres : l’une qui correspond au destin, puisque c’est Dieu qui la refuse ou la donne ; l’autre qui vient de la liberté morale, puisque c’est l’homme qui,