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par l’élévation de son caractère, sa raison et son expérience, M. de Pontécoulant. Il me détourna généreusement de cette pensée et me donna de bons conseils que je suivis à regret.

N’ayant pas encore tout à fait trente ans, j’en prenais prétexte pour négliger les séances de la chambre des pairs, mais je suivais assidûment celles de l’autre chambre, où tout ce que j’entendais nourrissait de plus en plus mon aversion pour le parti dominant. Je n’exagère rien en affirmant que les violences de ce parti, dans la chambre et hors de la chambre, à la tribune et dans les tribunes, portant habit ou portant jupon, rappelaient trait pour trait les plus mauvais jours de la convention nationale. Ce fut surtout à l’issue du procès de M. de La Valette que la fureur, c’est le mot propre, fut portée à son comble, et l’on peut dire que ce procès fut un véritable bonheur, en ce sens que, n’ayant coûté la vie à personne, il éclaira tout le monde, et divisa en deux camps, d’une part les jacobins de la royauté, de l’autre les hommes honnêtes et sensés, quelles que fussent leur origine et la nuance de leurs opinions. Je ne dirai rien du fond même de ce procès : jamais l’iniquité se s’est montrée plus effrontée ; ni de la déposition de M. Ferrand : je n’ai jamais pu, depuis, approcher de lui sans indignation et sans dégoût. Mais, je le déclare, rien ne peut donner l’idée de la joie que causa dans Paris l’évasion du condamné ; dans tout Paris s’entend, moins la cour et le faubourg Saint-Germain. Pour peu de chose, on aurait illuminé. Le matin, de bonne heure, je vis entrer chez moi M. de Montrond, qui me dit avec un sang-froid que lui seul savait garder en plaisantant : « — Habillez-vous ; préparez-vous ; armez-vous ; un grand forfait vient d’être commis. M. de La Valette, au mépris de toutes les lois divines et humaines, s’est échappé de sa prison dans une chaise à porteurs ; et le roi, à cette nouvelle, est monté, de son côté, dans une autre chaise à porteur ; il le poursuit en toute hâte, mais on craint qu’il ne puisse l’atteindre ; les porteurs de M. de La Valette ont de l’avance, et il n’est pas si gros que le roi. »

J’étais plutôt tenté de lui sauter au cou que de rire. M. Bresson fit, sans doute, un grand acte de générosité et de courage en recevant le proscrit dans son appartement, dans le propre hôtel des affaires étrangères ; il brava la terreur blanche, comme il avait bravé la terreur rouge au procès de Louis XVI, mais j’oserais presque affirmer qu’en quelque maison que le proscrit se fût présenté, il eût été le bienvenu.

L’évasion avait été conduite avec beaucoup de prudence et de résolution. L’un de ceux qui y joua le plus gros jeu m’était bien connu et n’a pas obtenu, en cela, la part de célébrité qu’il mérite. Ce fut un jeune homme, M. de Chassenon, qui recueillit M. de La Valette dans un cabriolet où il l’attendait à cinquante pas de la