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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/531

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de l’un et de l’autre n’était point de nature à me rendre difficile un établissement convenable. De ces dix ans, j’avais passé la moitié à Paris, dans ce qu’on nomme le monde, l’autre moitié à l’étranger et dans les affaires. J’avais acquis quelque expérience des hommes et des choses, et le cours de mes études m’avait préparé à la vie publique, autant, au moins, que la plupart de mes contemporains.

Les dispositions que j’y portais étaient de bon aloi. Mes sentimens étaient sains, mes intentions droites, mes opinions sensées. Sans mépriser ni dénigrer l’ancien régime, toute tentative de le remettre sur pied me paraissait puérile. J’appartenais de cœur et de conviction à la société nouvelle, je croyais très sincèrement à ses progrès indéfinis ; tout on détestant l’état révolutionnaire, les désordres qu’il entraîne et les crimes qui le souillent, je regardais la révolution française prise in globo comme une crise inévitable et salutaire ; en politique, je regardais le gouvernement des États-Unis comme l’avenir des nations civilisées et la monarchie anglaise comme le gouvernement du temps présent ; je haïssais le despotisme et ne voyais dans la monarchie administrative qu’un état de transition. Il y avait en tout cela sans doute beaucoup de jeunesse, un peu de rêverie, mais rien qui fût radicalement faux, rien qui ne pût être rectifié par le temps et la réflexion, rien qui ne fût compatible avec une conduite loyale et régulière.

J’avais employé les loisirs où me laissait l’agonie du régime impérial à traiter par écrit diverses questions politiques. Je trouve à la fin d’un de ces essais, auxquels je n’attache, d’ailleurs, aucune importance, le passage suivant : « Montesquieu, entraîné par son amour pour son pays, a fait fléchir souvent la justesse de son jugement pour présenter aux Français leur gouvernement comme l’un des trois types sur lesquels doivent être modelés tous les autres. Mably n’a pas dissimulé l’opinion contraire. On sait qu’il dit un jour avec humeur en entendant parler de quelques améliorations : Tant pis, cela fera durer la vieille machine qu’il faut détruire ! Le dessein de Montesquieu était raisonnable ; il est triste de penser que Mably avait raison. » Ce peu de lignes dépose de l’état de mon esprit à cette époque et de la fidélité de mes souvenirs actuels.

Quelle que fût, néanmoins, la modération de mes desseins et de mon caractère, par cela seul qu’ils étaient contraires au courant des idées et des sentimens à la mode, je ne tardai guère à devenir, pour la cour du nouveau roi et pour la haute société, un apprenti jacobin. La conduite de M. d’Argenson [1] y fut pour quelque chose. Il avait nettement et sèchement refusé la mission de commissaire royal, délégué pour faire reconnaître et installer dans les

  1. M. d’Argenson avait épousé la mère du duc de Broglie.