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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/527

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village, poursuivaient les jeunes filles et mettaient le feu aux granges ; la pièce fut sifflée outrageusement dès le début, interrompue par les clameurs du parterre, et ne put aller jusqu’au bout. Que souhaitait le public qui se livrait à ces démonstrations ardentes ? Il n’en savait rien, il ne pensait point aux Bourbons, il n’appelait point les alliés de ses vœux, il ne songeait point à la régence ; il se passait simplement une fantaisie de colère, arrive que pourra.

On se fait à tout. Les alternatives de succès et de revers, pendant la courte campagne de France, avaient tellement démonté les esprits et déconcerté les conjectures que le jour où l’on apprit l’approche des alliés, personne n’y voulait croire. Il fallut que le bruit du canon et le spectacle des paysans se réfugiant dans les faubourgs avec leurs familles, leurs meubles, leurs bestiaux, vint triompher de l’incrédulité générale.

Le lendemain, je me levai à la pointe du jour ; j’éveillai mon voisin, M. de Norvins. Nous nous étions donné rendez-vous. Nous remontâmes rapidement le boulevard et les rues qui se dirigeaient vers la barrière de Clichy. Repoussés par les troupes qui gardaient cette barrière, nous suivîmes le mur d’octroi jusqu’à la barrière du faubourg Saint-Antoine. Toujours écartés, et non sans raison, par les gardes nationaux et les soldats, nous entendions se rapprocher de plus en plus la canonnade et la fusillade. Nous redescendîmes ensuite le boulevard, où la foule commençait à s’accumuler, et parvînmes sans obstacle sur les hauteurs de Monceau. De là nous vîmes très distinctement les forces de l’armée alliée se déployer, et quelques tirailleurs, sortis des barrières, engager de légères escarmouches sans portée et sans conséquence. Personne ne semblait commander à Paris ; la garde nationale manquait de fusils ; rien ne provoquait les habitans à la résistance.

Revenus sur le boulevard, entre la Madeleine et la rue Montmartre, il nous parut que la foule avait changé de caractère ; ce n’était plus une cohue effarée de gens appartenant à toutes les conditions de la vie, la foule était presque exclusivement composée de gens bien mis, de femmes en négligé élégant, c’était presque une promenade publique. Les boutiques, d’abord soigneusement fermées, se rouvraient à demi, les restaurans se remplissaient d’hommes et de femmes qui déjeunaient à la hâte ; on entendait le bruit du combat très distinctement, on dit même que quelques obus tombèrent dans les rues adjacentes, mais je n’en crois rien. Les nouvelles qui circulaient étaient, comme on peut le penser, très diverses et très contradictoires ; personne ne croyait à rien ; tout le monde s’attendait à tout.

A la tombée de la nuit, nous revînmes au logis. Je demeurais encore à cette époque dans la rue de la Madeleine. Avant de