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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/449

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s’abstenir pour le moment ; il lui serait loisible, suivant l’usage, de prendre la parole après les plaidoiries.

On vit alors successivement comparaître devant la cour, Philippe Garneau, secrétaire particulier de Riel, le père André et le père Fourmand, de Batoché, les docteurs Ray et Clarke. Garneau témoigna des excentricités de Riel et de son attitude singulière pendant l’insurrection. « Riel, dit-il, se croyait inspiré et prophétisait. Riel lui avait fait part de ses projets de conquérir le Canada, l’Angleterre, la France et l’Italie ; il rêvait même de devenir pape. Les pères André et Fourmand déposèrent dans le même sens ; suivant eux Riel était fou. Quand il abordait les questions politiques ou religieuses, il n’était plus maître de lui ; doux et calme d’ordinaire, il devenait alors impérieux et violent, divaguait, menaçait de détruire les églises et de chasser les prêtres. Le docteur Ray déclara, sous serment, qu’il avait donné des soins à Riel alors qu’il était interné dans l’asile de Beaufort, qu’à cette époque il le tenait pour fou. Le docteur Clarke, commis à l’examen de Riel, concluait dans le même sens. Au contraire, le docteur Wallace, médecin de l’asile d’Hamilton, déclara que, d’après le résultat de ses observations, il tenait Riel pour sain d’esprit et responsable de ses actes. L’accusé se leva et le remercia de ce témoignage. Le lendemain, le général Middleton et ses principaux officiers furent appelés à comparaître devant la cour. Tous déposèrent que les actes de Riel, les dispositions d’attaque et de défense prises par lui, sa bravoure et son sang-froid pendant la lutte, son attitude comme prisonnier, dénotaient un homme en pleine possession de ses facultés. Riel leur en témoigna publiquement sa reconnaissance.

Les plaidoiries de ses avocats furent brèves. Ils soutinrent la thèse suivante : « Quand Riel se mit à la tête du mouvement, il entendait s’en tenir à une agitation pacifique. L’indifférence dédaigneuse avec laquelle les autorités accueillirent ses justes réclamations exaspérèrent un esprit malade, convaincu que Dieu l’avait désigné pour défendre les droits de ses frères opprimés. Acculé à la nécessité de s’incliner devant la force brutale, de laisser consommer la ruine des siens, Riel avait perdu la tête, la folie s’était emparée de lui. » Ils insistaient, pour établir leur thèse, sur le contraste qu’offraient les documens rédigés par Riel, alors qu’il plaidait la cause des demi-blancs, avec les divagations, les excentricités, les prophéties mystiques qui abondaient dans ses proclamations, la lutte une fois engagée. Ils concluaient en disant que l’accusation de haute trahison portée contre Riel n’était pas soutenable ; le crime de haute trahison comportant de la part de son auteur la pleine possession de ses facultés mentales et l’absolue responsabilité de ses actes.