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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/937

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Le vieux poète a été rendu à sa patrie mutilée par la guerre étrangère, déchirée par la guerre civile ; on se réjouit de choyer sa gloire, on s’épanouit à la fêter. A peine on se rappelle que certaines critiques, ou plutôt des chicanes, ont naguère gêné sa marche ; ces broussailles qui prétendaient l’arrêter ne sont que petit bois mort, à présent, et dissipé en poussière : et voici que le vénérable héros, le combattant harcelé jadis par les faux classiques, s’assoit en compagnie des vrais, dans la paix du répertoire. Aussi bien Marion Delorme, parmi ses pièces, est la plus paisible, celle où son imagination s’est le plus modérée ; auprès de Hernani et de Ruy Blas, elle est raisonnable ; seule entre toutes, le Roi s’amuse excepté (mais quand nous rendra-t-on le Roi s’amuse ? ), elle est française par le sujet ; elle l’est aussi, on regard des autres, par La discrétion de la fantaisie. Et quel flot poétique s’y épanche ! M. Mounet-Sully, dans sa fleur et dans sa force, module d’une voix pleine et riche le rôle de Didier ; au dernier acte, en face de la mort, il nous communique son extase. M. Delaunay prête à Saverny, comme il convient, les élégances d’un exquis ténorino ; il pique de notes légères la cantilène de son compagnon, et l’un et l’autre nous enchantent. Marion Delorme prend place, dans le trésor de la Comédie-Française, à côté de Polyeucte et d’Andromaque.

Quatorze années s’écoulent, pendant lesquelles Victor Hugo est traité en dieu qui daignerait s’attarder parmi nous. Il meurt ; s’il ne monte pas au ciel, c’est apparemment qu’il ne se soucie pas de changer d’étage ; il se contente de déloger l’autre, il va demeurer au Panthéon. L’anniversaire des funérailles n’a pas encore sonné ; la Porte-Saint-Martin nous convie à une reprise de Marion Delorme ; c’est le premier exercice littéraire du culte de Hugo depuis qu’il a tout de bon cessé d’être mortel ; nous nous empressons à cette fête : hélas ! quelle déconvenue !

Nous voyons bien, dès l’abord, que Mme Sarah Bernhardt est malade ; son talent est comme détraqué aujourd’hui, son jeu incohérent, sa voix presque aussi fatiguée que son visage. Noua voyons que M. Marais, en habit Louis XIII, est disgracieux et gauche ; nous voyons qu’il représente Didier comme le héros réel d’un drame en prose. Est-ce leur faute pourtant si ce Didier, si la Marion qui peut l’aimer ne nous intéressent guère ? Il tombe de la lune par la fenêtre, ce cavalier de la Triste-Figure ; il en tombe pour réciter d’emblée, sans occasion ni prétexte, un singulier prône à cette jolie femme. Qui est-il ? « Didier de rien ; » — de rien, en effet : c’est la matière dont l’auteur l’a façonné. Il n’est qu’une forme vide, à travers laquelle le poète souffle des paroles. « Fatal et méchant, » il le dira tout à l’heure, on ne sait ni pourquoi il est fatal ni en quoi il est méchant. Il remerciera Marie de l’avoir < sauvé de son destin, » — mais de quel destin ? — lui « que tout