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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/916

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Bâton-Rouge marque en quelque sorte la limite de la région méridionale. C’est là que le fleuve rapproche ses rives et restreint son lit ; là aussi commencent pour le pilote les difficultés de la navigation. La ville est toujours habillée de fleurs comme une fiancée. Les magnolias qui entourent le Capitole sont couverts d’odorantes boules de neige, et c’est encore le soleil des tropiques qui frappe sur nos têtes. Plus haut, nous passons devant Port-Hudson, où la flotte de l’amiral Farragut livra son grand combat nocturne contre les batteries confédérées, le 15 avril 1863. — Chemin faisant, j’entends à côté de moi une conversation que je note avec sollicitude. Les interlocuteurs étaient deux commis voyageurs, l’un venant de Cincinnati, l’autre de la Nouvelle-Orléans, et tous deux également féconds en manières de se procurer de l’argent. Après avoir parlé de l’inondation, ils en étaient venus aux confidences en ce qui concernait leurs affaires.

— Ainsi tenez, disait le représentant de Cincinnati en enfonçant son couteau dans le beurre, voilà un produit de ma maison. Regardez, sentez, goûtez, essayez-le de toutes les façons. A votre aise, allez, ne vous gênez pas. Qu’est-ce que c’est, à votre avis ? Du beurre, n’est-ce pas ? Eh bien ! pas le moins du monde ; c’est de l’oléomargarine : voilà ce que c’est. Quant à la distinguer du beurre, vous ne le pourrez pas ; un expert même y perdrait son latin. C’est nous qui la fabriquons. Nous avons la fourniture de tous les bateaux dans l’Ouest ; on n’y embarque plus une livre de beurre. Les affaires vont bien, comme vous pensez. Dans quelque temps, nous aurons aussi les hôtels, et vous verrez le jour où on ne trouvera plus une once de beurre dans toute la vallée du Mississipi et de l’Ohio, c’est moi qui vous le dis. Le beurre a fait son temps ; nous fabriquons l’oléomargarine par milliers de tonnes, et nous la vendons si bon marché qu’on est bien forcé de la prendre. Dans chaque ville où je me suis arrêté, entre Natchez et Cincinnati, j’ai eu des commandes énormes !

Le traître continua de la sorte, dix minutes durant, son hymne à la falsification. Quand il eut fini, son collègue prit la parole.

— Sans doute, c’est très réussi comme imitation ; mais il y en a d’autres. Ainsi, par exemple, maintenant, on fait de l’huile d’olive avec de l’huile de graine de cotonnier ; impossible de les distinguer…

— Je sais bien, repartit l’homme de Cincinnati ; je sais aussi que, pendant un certain temps, l’affaire a été excellente. On envoyait le produit en France et en Italie, et on le faisait revenir. La douane des États-Unis estampillait les envois, ce qui servait de garantie pour l’authenticité de nos huiles. C’était de l’or en bouteille. Mais