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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/907

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plaisir. Aussi était-ce pour eux une affaire d’importance. La date en était fixée plusieurs semaines à l’avance et toute la vallée du Mississipi brûlait d’impatience. Les paris se multipliaient, tout autre sujet de conversation paraissait oiseux et vide.

Le grand jour approchait, et les deux steamers faisaient leurs préparatifs : il s’agissait de ne pas s’embarrasser du moindre poids inutile. Tout objet encombrant ou pouvant exposer à l’air une surface résistante était supprimé sans pitié. Les vergues et parfois même le reste du gréement étaient envoyés à terre, au risque de ne plus pouvoir remettre à flot le navire si par hasard il touchait. La légende raconte même que, quand l’Éclipse et le Shotwell coururent leur célèbre match en 1853, on alla jusqu’à gratter les dorures de l’Éclipse, et que son capitaine se fit raser la tête pour diminuer le poids du navire. Bien entendu, ce sont là de ces faits dont l’authenticité est contestable. Ce qui est sûr, c’est que, si le steamer atteignait son maximum de vitesse avec un tirant d’eau de cinq pieds et demi à l’avant et de cinq pieds à l’arrière, il était chargé de façon à obtenir tout juste ce chiffre et n’aurait pour rien au monde surajouté un fétu à sa cargaison. On n’embarquait que le moins possible de passagers, non-seulement parce qu’ils ajoutent du poids, mais surtout parce qu’ils gênent l’équilibre du navire en se portant tous à la fois du même côté pour mieux voir. On échelonnait à l’avance sur le trajet des chalands de bois et de charbons tout prêts à s’accrocher aux steamers pour renouveler leur provision. L’équipage était doublé pour assurer la prompte exécution de tous les travaux.

Puis, au jour fixé, le départ s’effectuait en grande pompe au bruit du canon, des fanfares et des hourras de la foule amoncelée jusque sur les toits des maisons. L’un après l’autre, allant comme le vent, les deux steamers ont disparu à l’horizon. Ils ne s’arrêteront pas une minute entre la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, — une distance de douze cents, milles. A peine s’ils accosteront un instant dans les plus grandes villes ou aux endroits désignés pour leur approvisionnement. Jour par jour, ils poursuivront leur route, presque toujours en vue l’un de l’autre. Ils pourraient presque marcher côte à côte si les pilotes se valaient entre eux. Mais tel n’est pas le cas, et la palme doit rester au pilote le plus alerte. — C’était là que se révélait toute l’importance de l’art du gouvernail. La moindre inadvertance suffisait pour faire perdre à l’un des deux lutteurs un terrain difficile à reconquérir et c’était au pilote que revenait, en dernière analyse, la plus grande part du succès ou de la défaite.

Quelques-unes de ces courses sont restées célèbres même de nos jours, où les plus grands événemens tombent si vite dans l’oubli.