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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/901

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Mais j’avais compté sans M. Bixby, dont l’œil de lynx voyait clair dans mes plus intimes pensées.

— Comment la rivière est-elle faite à Walnut-Bend ? me demanda-t-il brusquement un matin.

Il aurait aussi bien pu me demander la chronologie des rois asmonéens. Après avoir réfléchi, je répondis avec respect que je n’en savais rien, ce qui me valut un nouvel orage. Mais je commençais à connaître mon patron et je savais que sa colère n’était pas éternelle. J’attendis, et il se calma peu à peu.

— Mon garçon, me dit-il enfin, il faut savoir par cœur la forme de la rivière. C’est la seule manière de pouvoir conduire un navire la nuit sans broncher. Quand vous étiez chez vos parens, vous saviez vous diriger dans une pièce obscure, n’est-ce pas ? Eh bien ! c’est la même chose ; seulement il faut savoir cela sans hésiter. Ainsi, par exemple, quand la nuit est très claire et la lune dans son plein, les ombres sont si noires que, si vous ne connaissez pas très bien la configuration d’un rivage, vous êtes tenté de prendre le large à chaque instant. Vous croyez voir un cap très solide là où il n’y a que l’ombre d’un vieux tronc. Au contraire, si la nuit est sombre, les rivages des deux côtés font l’effet d’être en ligne droite, et vous iriez donner sur la berge sans vous en douter. Enfin, si vous avez affaire à un joli brouillard, comme il y en a par ici, les rivages n’ont plus aucune ferme, à proprement parler. Vous voyez donc bien qu’il faut savoir par le menu tous ces détails…

— Mais, au nom du Seigneur, interrompis-je, faut-il donc apprendre le paysage par cœur, dans chacune de vos hypothèses ?

— Non ; il faut seulement savoir à fond comment est fait le fleuve, de façon à vous diriger sans avoir besoin de regarder autour de vous.

— Mais au moins, une fois que je le saurai, je n’aurai plus à m’en occuper, n’est-ce pas ? Les choses resteront ce qu’elles sont…

Avant que M. Bixby eût pu me répondre, son confrère, M. W…, entra.

— Dites donc, Bixby, lui cria-t-il, il faudra faire attention sur toute la longueur de l’île du Président ; les berges s’en vont par morceaux et le rivage ne se ressemble plus.

J’étais fixé. Je comprenais bien désormais que, pour être pilote, il faut en apprendre aussi long que n’importe qui, et, de plus, que l’éducation d’un pilote se continue toute sa vie. Je me remis au travail avec mélancolie, et jamais leçon ne me parut plus longue et plus pénible. J’en sortais à peine, et je venais de retrouver un peu de gaité quand, un matin, M. Bixby se reprit à me questionner d’un air indifférent.