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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/900

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jurons à notre adresse. C’était tout ce que voulait M. Bixby ; il avait enfin trouvé à qui parler. Ouvrant un vasistas, il passa la tête au dehors, et il s’ensuivit un dialogue aussi difficile à reproduire que précis dans ses termes. Plus le chaland s’éloignait, plus la voix de M. Bixby s’élevait, et plus ses adjectifs prenaient de couleur et de poids. Quand il referma la fenêtre, il était à peu près soulagé.

— Mon garçon, me dit-il en revenant à moi, il faudra avoir un agenda et vous donner la peine d’y inscrire ce que je vous dirai. Le seul moyen de faire un bon pilote, c’est de savoir toute la rivière par cœur.

Cette révélation me remplit d’amertume, car ma mémoire était la plus inculte de toutes mes facultés. Il fallut pourtant se mettre à l’œuvre, et je ne tardai pas à faire quelques progrès. En arrivant à Saint-Louis, je commençais à savoir à peu près gouverner un bateau, en montant, pendant la journée, bien entendu, car la nuit je n’y voyais pas encore grand’chose. Mon agenda était aussi plein de renseignemens que ma tête en était vide. D’ailleurs, à Saint-Louis, M. Bixby quitta le Paul-Jones et fut engagé à bord d’un grand steamer qui s’en retournait à la Nouvelle-Orléans. Je l’y suivis. C’était un beau navire, tout flambant neuf, de dimensions considérables, et dont la décoration me parut somptueuse. La chambre même des pilotes était comme un salon, avec ses rideaux rouge et or, son merveilleux sofa, ses coussins de cuir et son plancher couvert d’un éclatant tapis de linoline, sur lequel s’étalaient des crachoirs mirifiques, remplaçant la vulgaire boite à sciure de bois que j’avais connue à bord du Paul-Jones. Nous avions même un garçon noir et crépu, mais pourvu d’un tablier blanc, spécialement attaché à notre service. Je passai les premières heures à parcourir le bateau en tous sens ; je me croyais arrivé au commencement de la félicité, et je me voyais déjà chargé de la conduite de ce chef-d’œuvre de notre marine.

Malheureusement, comme je rejoignais mon patron, nous sortions de Saint-Louis, et le cœur me manqua. Je voyais bien que je ne comprenais plus rien à cette exécrable rivière. Certes, si j’avais suivi mon agenda en remontant, j’aurais encore pu me tirer d’affaire, Mais nous descendions et je n’en savais pas plus long que le premier jour. Il fallut se remettre à l’œuvre, et ce fut long. Cependant, au bout d’un certain temps, j’arrivai à me farcir la tête d’une quantité de noms : lies, villes, points, chutes, cut-offs, etc., devant lesquels nous passions. Cette nomenclature, que je savais par cœur dans les deux sens, me donna une certaine suffisance. Mon amour-propre endormi se réveilla et je reprenais peu à peu tout mon aplomb.