Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/897

Cette page n’a pas encore été corrigée


steamer. Ma vertu, déjà chancelante, ne résista pas à ce dernier coup. Ce garçon avait été notoirement dissipé et fautif ; moi, au contraire, je passais pour être très sage ; pourtant c’était à lui que la vie prodiguait ses faveurs, pendant qu’elle me laissait dédaigneusement végéter dans un coin. Ce héros d’ailleurs était insupportable à force de sotte vanité. Ses habits étaient toujours noirs et graisseux, son langage hérissé de mots techniques. Il parlait à chaque instant du « bâbord » d’un cheval ou d’une voiture. Il racontait indéfiniment ses voyages, et portait une ceinture de cuir qui le dispensait d’avoir des bretelles. Il advint qu’un jour son bateau sauta. Ce fut pour nous tous un grand soulagement, car nous avions fini par le prendre en haine. Mais la semaine d’après, nous le vîmes arriver, tout couvert de blessures et de compresses, ce qui lui donnait l’air plus héroïque que jamais, et nous nous crûmes en droit de critiquer la Providence, qui faisait preuve de tant de partialité à son égard.

Le résultat d’une si belle carrière, fournie sous nos yeux par un de nos moins brillans camarades, ne se fit guère attendre. L’un après l’autre, tous les garçons du village s’envolèrent du côté de la rivière. Le fils du pasteur devint mécanicien. Les fils du docteur et du maître de poste se firent « commis de dehors ; » plusieurs autres devinrent pilotes, c’était là une des plus belles positions et des plus enviées. Même à cette époque primitive, où les appointemens n’atteignaient pas de bien gros chiffres, ceux des pilotes passaient pour princiers. Ils touchaient de cent cinquante à deux cent cinquante dollars par mois, en dehors de leur entretien. C’était un métier plus lucratif, à coup sûr, que celui de prédicateur. Bientôt il ne resta plus au village que ceux dont la vocation était combattue par une famille récalcitrante. J’étais du nombre ; mais je finis par ne plus pouvoir y tenir, et, un soir d’été, je m’échappai sans dire gare.

Mes débuts furent peu encourageans. Je me rendis d’abord à Saint-Louis, où j’essayai en vain d’aborder un pilote, quel qu’il fût. Je n’eus que des rebuffades ou des avanies. Je résolus alors d’aller jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Il me restait une trentaine de dollars ; il m’en coûta seize pour retenir ma place à bord d’un vieux sabot baptisé le Paul-Jones, qui mit deux semaines à faire le trajet entre Cincinnati et la Nouvelle-Orléans. Encore faut-il en déduire quatre jours pendant lesquels le bateau fut arrêté sur un rocher, aux environs de Louisville. Cette longue traversée me donna l’occasion de faire connaissance avec l’un de nos pilotes qui me montra comment on se servait du gouvernail, ce qui acheva de me faire perdre la raison. Arrivé à la Nouvelle-Orléans, j’entamai le siège de mon pilote, et