Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/894

Cette page n’a pas encore été corrigée


sur eux en poussant le cri de guerre. Par bonheur, l’intervention de la Vierge vint à propos modifier les dispositions sanguinaires de ces peuplades naïves, il n’y eut point de combat et tout se passa en conversations. Joliet et Marquette s’imaginaient d’ailleurs avoir assez fait ; ils se crurent arrivés au terme du voyage et s’en retournèrent au Canada porter la nouvelle de leur succès.

Pourtant, ils n’avaient pas encore prouvé que le Mississipi, comme ils le croyaient, se jetait dans le golfe du Mexique et non pas dans l’Atlantique. A La Salle était réservé l’honneur d’achever ce qu’ils avaient si bien commencé. Le malheureux explorateur avait été indéfiniment retardé par mille misères et mille mécomptes inattendus. Enfin, dans les derniers mois de 1681, il réussit à se mettre en route. Il avait pour lieutenant Henri de Tonty, fils de l’inventeur de la tontine, et leur escorte se composait de vingt-trois Français et de dix-huit Indiens de la Nouvelle-Angleterre. Ils descendirent l’Illinois sur la glace, suivis de leurs pirogues sur des traîneaux. Au lac de Peoria, ils trouvèrent de l’eau et ils lancèrent leurs pirogues vers le sud. Ils traversèrent ainsi des champs de glace flottante, atteignirent le fleuve, dépassèrent à leur tour les embouchures du Missouri et de l’Ohio ; et, le 24 février, après avoir franchi la région des vastes déserts marécageux, ils s’arrêtèrent à l’endroit appelé Third-Chickasaw-Blufls, où ils bâtirent le fort Prudhomme. Ils se rembarquèrent ensuite et continuèrent à descendre le fleuve. Ils atteignaient enfin le pays du printemps ; les grandes forêts verdoyaient de tous côtés ; l’air était tiède, les fleurs s’ouvraient et la nature se révélait plus clémente. Ils arrivèrent, eux aussi, à l’embouchure de l’Arkansas, où La Salle parvint à apaiser les Indiens, comme l’avait fait Marquette. Puis, à la grande admiration de ces naïfs sauvages, il érigea une croix portant les armes de France et prit possession, au nom de son roi, de toute la contrée, pendant que son chapelain sanctifiait d’un Te Deum un acte qui de nos jours passerait pour un gigantesque brigandage.

Ce jour-là, le royaume de France prit, sur parchemin, des dimensions inattendues. Tout le bassin du Mississipi, depuis ses sources naissant dans les glaces du nord jusqu’aux rives brûlantes du golfe du Mexique, depuis les sommets boisés des Alleghanys jusqu’aux pics dénudés des Montagnes-Rocheuses, en y ajoutant les plaines fertiles du Texas, toute cette région de savanes et de forêts, de déserts desséchés et de vertes prairies, arrosée par des centaines de rivières, habitée par des milliers de peuplades guerrières, tout cela passa d’un seul coup sous le sceptre du sultan de Versailles par la simple volonté d’un seul homme, dont la voix s’éteignait à