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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/892

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d’Angleterre étaient encore des enfans ; Marie Stuart allait naître. La religion traversait la grande crise de la réforme. Luther avait encore quatre ans à vivre, Calvin florissait à Genève, Henry VIII organisait en Angleterre son église et son harem. Le concile de Trente allait se réunir, et l’inquisition pratiquait en liberté ses pieuses tortures. Partout les questions de conscience se tranchaient à l’aide du fer et du feu. Le dernier coup de pinceau de Michel-Ange n’était pas encore sec sur son Jugement dernier ; Marguerite de Navarre écrivait l’Heptaméron ; Don Quichotte n’était pas encore sorti de la tête de Cervantes ; Rabelais était à peine publié, et Shakspeare était encore à naître. On voit qu’à bien prendre les choses, cette date, insignifiante au premier abord, est au fond très respectable, et que l’Amérique n’est pas tout à fait aussi neuve qu’on le pense.

De Soto ne fit qu’entrevoir le Mississipi ; il mourut sur ses bords, et son corps fut confié au fleuve par les survivans de son expédition, où l’on comptait en nombre presque égal des prêtres et des soldats. On pouvait espérer que le récit de leur voyage piquerait la curiosité de leurs compatriotes. Il n’en fut rien. Personne n’y prit le moindre intérêt ; et cent trente ans s’écoulèrent avant qu’un second représentant de la race blanche vint visiter de nouveau le Mississipi. De nos jours, et c’est le mérite de notre époque, on ne laisse pas s’écouler d’aussi longs intervalles entre les explorations d’un pays merveilleux. Si quelqu’un venait à découvrir une rade dans les environs du pôle nord, l’Europe et l’Amérique se hâteraient d’y envoyer une quinzaine d’expéditions, toutes plus coûteuses les unes que les autres. La première aurait pour but d’étudier à fond cette rade inattendue, et les quatorze suivantes, de chercher la première.

En un mot, il y avait déjà cent cinquante ans que la côte de l’Atlantique était colonisée, lorsqu’on songea enfin au Mississipi. Les Anglo-Américains de la côte, les Français du Canada, les Espagnols du Sud en avaient également, par les Indiens, des notions peu précises il est vrai, mais qui pourtant concordaient entre elles. A peine pouvait-on vaguement deviner sa direction et son importance. Mais cette obscurité même dont s’enveloppait le grand fleuve ne réussissait pas à éveiller dans le public cet attrait qui fait naître les recherches. Enfin, le Français La Salle eut l’idée d’aller à la découverte de cette rivière mystérieuse. Il se fit accorder par Louis XIV des privilèges très étendus, entre autres celui d’explorer à son gré, de bâtir des forts, de délimiter tels territoires qu’il lui conviendrait et de les offrir au roi, en conservant à sa charge toutes les dépenses. En échange, on lui concédait certains