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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/827

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laquelle nous flottons. Et les cris déchirans du sifflet, qui ne cesse de retentir, énervent à la longue et sont lugubres à entendre.

Mais, tout aussitôt, sans transition, oubliant complètement New-York à peine entrevue, je me sens entraîné à toute vitesse sur un sol moelleux, sur un tapis velouté qui amortit les secousses et assourdit le bruit du chemin de fer. A droite et à gauche de la ligne, à perte de vue, s’étend un océan de verdure ; — c’est la prairie, le Far-West.

De grandes herbes serrées et vivaces envahissent la voie et montent jusqu’aux portières des wagons. On a vraiment l’illusion de l’immensité de la mer : les ondulations des collines se déroulent à l’infini en de larges vagues qui, à la clarté crue de la lune, paraissent teintées de bleu dans les premiers plans et vont se perdre au loin dans les tons gris cendre de l’horizon. Des vapeurs légères se lèvent sur le sol détrempé par de récentes pluies ; une fraîcheur parfumée, exquise à respirer, flotte sur la plaine, un bien-être délicieux détend les nerfs, et mille souvenirs me reviennent à l’esprit. Il s’établit peu à peu une harmonie singulière entre ces souvenirs et le spectacle que j’ai sous les yeux, une concordance parfaite de rêves et de sensations…

Comme une très vague silhouette, le profil des Montagnes-Rocheuses repasse devant mes yeux ; mais déjà j’ai repris la mer, et une succession de nuits défile en moi, les unes calmes, sans lune, mais éclairées de la clarté diffuse que le ruban d’opale de la voie lactée déversait sur l’eau, les autres, chaudes, phosphorescentes, de vraies nuits du Pacifique, où l’on sentait vivre les choses et où l’on percevait la palpitation mystérieuse des myriades d’êtres répandus dans l’océan, — d’autres encore, sombres, avec de grandes houles qui se développaient majestueusement sous un ciel nuageux. Il en est une surtout que je revois comme si je la revivais, une nuit de cyclone où, sous les coups furieux d’une mer démontée, la charpente du navire se tordait et frémissait comme un animal qui frissonne.

Pendant cette nuit, on avait l’étrange sensation d’être hors de portée de tout secours humain, à 3,000 kilomètres de l’archipel du Japon, à 4,000 de la côte d’Amérique ! Très loin vers le nord, à huit jours de route, s’étendent les parages inhospitaliers des îles Aléoutiennes et l’entrée des mers arctiques ; vers le sud, les flots ont devant eux, avant de rencontrer une terre où se briser, des distances sans limites, des espaces infinis que la pensée ne peut se figurer. Et c’est un vertige plus troublant encore de songer à la profondeur de l’océan, 9,000 mètres ! La plus grande profondeur