Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/824

Cette page n’a pas encore été corrigée


l’appliquer toutes les fois qu’on amenait un coupable à son tribunal, et l’on sera, je crois, persuadé qu’il ne faut pas pousser trop loin l’opinion de Dodwell, et qu’en supposant même qu’à chaque fois et dans chaque lieu particulier, il ait péri peu de victimes, réunies elles doivent former un nombre considérable.

On dit ordinairement qu’en persécutant une doctrine on ne fait que la rendre plus forte : c’est même pour beaucoup de personnes un axiome incontestable. Plût au ciel qu’il fût aussi vrai qu’il est moral ! La certitude d’un échec, s’ils en avaient été bien convaincus, aurait découragé peut-être quelques persécuteurs. Par malheur, il y a des persécutions qui ont réussi, et le sang a quelquefois étouffé des doctrines qui avaient toutes sortes de raisons de vivre et de se propager. L’épée des musulmans a supprimé le christianisme d’une partie de l’Asie et de toute l’Afrique. En brûlant des milliers de personnes en quelques années, l’inquisition a extirpé l’islamisme de l’Espagne et arrêté la réforme. Ne disons donc pas d’un ton si assuré que la force est toujours impuissante quand elle s’en prend à une opinion religieuse ou philosophique ; c’est une belle espérance que nous prenons trop aisément pour une réalité. Mais une fois au moins la force a été vaincue ; une croyance a résisté à l’effort du plus vaste empire qu’on ait jamais vu ; de pauvres gens ont défendu leur foi et l’ont sauvée en mourant pour elle. C’est la victoire la plus éclatante que la conscience humaine ait jamais remportée dans le monde ; pourquoi s’acharne-t-on à en diminuer l’importance ? Et n’est-il pas singulier que ceux qui se sont donné cette tâche soient précisément les gens qui se piquent le plus de défendre la tolérance et la liberté ? Si les faits leur donnent raison, il faudra bien se rendre à leur sentiment ; nous reconnaîtrons avec regret que nous avons été dupes d’un mensonge et qu’il faut déchirer l’histoire des persécutions telle que le passé l’avait faite. Mais, comme on vient de le voir, les argumens qu’ils invoquent ne m’ont pas convaincu, et je ne crois pas que l’histoire, impartialement étudiée, soit favorable à leur opinion. Nous pouvons donc continuer à croire que, depuis Néron jusqu’à Dèce, les chrétiens ont en à supporter plusieurs persécutions cruelles, et j’ajoute qu’il ne nous est pas interdit de plaindre et même d’admirer ceux à qui elles ont coûté la vie. Quelle que soit la cause pour laquelle ils sont morts, n’oublions pas qu’ils ont défendu les droits de la conscience et qu’ils méritent notre sympathie et nos respects. Pour un libre penseur comme pour un croyant, ce sont des martyrs.


GASTON BOISSIER.