Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/816

Cette page n’a pas encore été corrigée


diverses. Il s’agit de savoir comment le christianisme a été d’abord accueilli et de quelle manière il s’est propagé dans l’empire pendant les deux premiers siècles. Si nous consultons certains auteurs du temps, nous serons amenés à croire que ses progrès ont été très rapides. Au dire de Tertullien, qui vivait sous le règne de Septime Sévère, une bonne partie du monde était alors chrétienne. On connaît la fameuse phrase de son Apologie : « Nous ne sommes que d’hier, et déjà nous remplissons tout votre empire, vos villes, vos places fortes, vos îles, vos municipes, vos camps, vos tribus, vos décuries, le palatin, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que vos temples. » Un peu plus loin, il affirme que, si les chrétiens se retiraient, la solitude se ferait dans le monde, et que les Romains seraient épouvantés de régner sur un désert [1]. La lettre de Pline à Trajan laisse entendre à peu près la même chose. Il lui mande que, dans la Bithynie, dont il est gouverneur, « cette superstition, comme une peste, a infesté non-seulement les villes, mais les villages et les campagnes ; que les temples sont abandonnés, qu’on ne fait plus de sacrifices, que les animaux qu’on amenait sur le marché pour être offerts aux dieux ne trouvent plus d’acheteurs. » S’il est permis de conclure d’une province aux autres, on doit supposer que les chrétiens formaient alors une portion importante de la population de l’empire. Et l’on n’a pas lieu d’en être surpris, quand on voit que, du temps de Néron, trente ans à peine après la mort du Christ, Tacite nous dit qu’il y en avait à Rome « une immense multitude. » De tous ces textes il ressort que le christianisme a dû faire des conquêtes très rapides, puisqu’en moins de trente ans ses partisans remplissaient Rome, et qu’un siècle après ils occupaient une grande partie de l’empire.

Voilà précisément ce qu’on refuse d’admettre. D’abord on ne veut tenir aucun compte des affirmations de Tertullien. C’était, nous dit-on, un rhéteur et un sectaire, ce qui doit nous le rendre deux fois suspect. Il serait tout à fait ridicule de prendre au sérieux ses belles phrases et de donner à ses amplifications de rhétorique la force d’un argument. Quant à la lettre de Pline et au passage de Tacite, nous avons vu plus haut qu’on ne les croit pas authentiques, et les renseignemens qu’ils contiennent au sujet du nombre des chrétiens sont une des principales raisons qu’on allègue pour les rejeter. On y trouve une exagération qui trahit le faussaire et paraît tout à fait incroyable. — Ici encore c’est au nom de la

  1. Je cite ces passages parce qu’ils sont les plus connus. Il y en a d’autres, dans Tertullien, qui semblent moins déclamatoires et plus précis. Ainsi, dans le traité adressé à Scapula, il dit des chrétiens : pars pœne major civitatis. N’oublions pas que l’auteur parle à un païen, à un haut fonctionnaire, qui doit savoir ce qu’il en est.