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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/812

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s’applaudit peut-être de son humanité, au moment même où il le torture. Plus il le voit obstiné dans une résistance dont il ne peut pas comprendre les motifs [1], plus il devient impatient et irritable. Il entre enfin dans une de ces fureurs dont les modérés sont capables quand on les pousse à bout, et, comme la loi le laisse libre dans l’application de la peine, qu’il peut la rendre à son gré plus dure ou plus douce, il est naturel qu’il en profite pour condamner le chrétien récalcitrant aux supplices les plus rigoureux.

Il y avait donc d’abord, entre l’accusé et le juge, une sorte de combat singulier, où le juge mettait son amour-propre à n’être pas vaincu, et qui tournait toujours au préjudice de l’accusé. La sentence prononcée, une lutte du même genre commence entre le condamné et le bourreau. A sa façon, le bourreau est un artiste, c’est le nom que lui donne Prudence. Il tient à sa réputation ; d’autant plus qu’à Rome l’exécution d’un criminel est un spectacle et qu’elle a lieu quelquefois dans les jeux publics. Devenu l’un des acteurs de ces grandes solennités, le bourreau a le sentiment de son importance ; il soigne sa renommée. Comme il met son orgueil à faire peur et que rien ne l’humilie plus que de paraître impuissant, la fermeté de ses victimes lui semble un outrage, et l’on comprend qu’il ait recours à toutes les ressources de son art pour en triompher.

C’est ainsi que ces amours-propres irrités conspirèrent ensemble pour rendre la situation des chrétiens plus dure, et voilà comment on en vint à leur infliger des peines si épouvantables, qu’après s’être étonné qu’il se soit trouvé des juges pour les prononcer contre eux, on n’est guère moins surpris que les victimes aient été capables de les supporter. Il est sûr que le courage des martyrs parait quelquefois dépasser les forces humaines, et c’est encore un motif qui fait douter de la véracité de leurs Actes.

Mais ici encore tout s’explique, quand on veut bien regarder de près : les faits qu’on nous raconte, et qui peuvent d’abord paraître peu vraisemblables, nous surprendront moins si nous songeons qu’il s’en fallait beaucoup que tous les chrétiens fussent aussi fermes. Les Actes des martyrs ne nous parlent que de ceux qui ont tenu bon jusqu’au bout ; c’était une élite. Nous savons que beaucoup d’autres se laissèrent vaincre par les supplices, ou que même ils n’osèrent pas en affronter la menace. Les lettres de saint Cyprien et

  1. Les païens avaient grand’peine à comprendre qu’on mourût pour sa religion. Les chrétiens qui refusaient de sacrifier aux dieux leur paraissaient surtout des entêtés. C’est cette obstination qui parait à Pline le jeune leur plus grand crime. Celse me semble être un des premiers, le premier peut-être, qui ait proclamé « que ceux-là sont méprisables qui, pour gagner leur vie, abjurent ou feignent d’abjurer leurs croyances. » C’est pourtant ce que les juges demandaient tous les jours aux chrétiens.