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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/778

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L’histoire a besoin d’un certain lointain pour ne pas tourner à la satire ou au panégyrique ; en ce qui concerne l’amiral Baudin, elle nous rappellerait surtout quelle part les circonstances ont dans la gloire des hommes. Pour quelques-uns qui laissent échapper les occasions, combien pourraient à bon droit se plaindre que l’occasion leur ait manqué ! L’amiral Baudin n’a pas rencontré les occasions qui convenaient à son envergure ; toutes ses aptitudes le désignaient pour la grande guerre : un homme de cette valeur, succédant à La Touche-Tréville, nous eût épargné les douleurs de Trafalgar. Je crois le voir encore dans sa verte vieillesse : nul ne rappela mieux l’époque où les médiocres mêmes étaient de haute taille ; il en avait gardé un certain port de tête et je ne sais quelle sorte d’emphase militaire qui ne messied pas aux héros. « Il y a plus d’une demeure dans la maison de mon père, » a dit l’Ecriture. J’ai connu bien des hommes de mer ; j’en ai connu de tous les pays : Baudin et eux habitaient, à coup sûr, la même maison ; ils ne logeaient pas au même étage. D’une stature élevée, respirant la force, impétueux et sanguin, impérieux avec bonhomie, ce soldat vigoureux vous faisait, au premier abord, l’illusion d’un Lobau, d’un Ney ou d’un Kléber ; mais ni Lobau, ni Ney, ni Kléber n’auraient, je crois, écrit : « Malheur à quiconque voit dans la guerre autre chose qu’un moyen de conquérir la paix ! En allant au Mexique, je ne souhaite la guerre ni pour elle-même, ni pour les avantages qu’elle pourra m’apporter : que le ciel me préserve de pareils sentimens ! Je les déclare odieux et méprisables. Ce que je souhaite, c’est que les réparations dues à nos compatriotes leur soient accordées. Il serait, je le sais, plus dramatique de ravager les côtes, de profiter des dissensions entre les citoyens du Mexique pour les armer les uns contre les autres. Il en pourrait sans doute résulter un peu de gloire pour moi et mes compagnons d’armes ; la France y gagnerait-elle autre chose que d’exciter dans ce pays des ressentimens plus profonds ? »

L’amiral Baudin, on le voit, n’était pas seulement un soldat. Deux hommes se retrouvaient et se conciliaient en lui : l’homme de l’empire, au ton et au geste toujours dominateurs, — c’est celui-là qui, lorsque les Mexicains fusilleront son canot à bout portant, se dressera sur les bancs pour menacer du doigt les pelotons ennemis comme une bande d’écoliers turbulens pris en faute ; — l’homme de la révolution, qui n’a pu, au milieu de toutes les splendeurs de