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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/718

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il rend compte de ses projets, de ses idées sur des contrées qu’il ne connaît pas, et avec cette abondance dont il ne peut se défendre, il est peut-être en train de se créer plus d’une difficulté. Il prévient son monde d’avance ; il a déjà fait savoir aux mandarins son opinion sur eux et ses intentions à leur égard. Il a prévenu aussi les missionnaires : il ne leur refusera pas sa tolérance, il ne les laïcisera pas ! Seulement, en fin diplomate qu’il est, il les avertit qu’il entend se servir d’eux et ne pas les servir. Il y a des momens où M. Paul Bert, malgré ses répugnances bien connues pour tous les souvenirs napoléoniens, se considère comme un général Bonaparte, et, comme lui, il veut avoir son institut d’Egypte ; mais c’est un Bonaparte civil ! Il ne veut pas de « traîneurs de sabres, » il a fait son manifeste contre eux. C’est tout au plus s’il consent à se faire une maison militaire pour le service de sa vice-royauté. Pas de soldatesque, pas d’escortes, pas de sabres et de baïonnettes ! il veut aller sur le Fleuve-Rouge en civilisateur, entouré de sa famille, donnant aux Annamites l’exemple du seul culte digne de lui et d’eux, portant aux Tonkinois la paix, la fraternité et la science ! Pour peu qu’il ait l’idée de revêtir sa robe de mandarin de Sorbonne pour en imposer aux populations, le spectacle sera complet. Voilà qui est au mieux et qui promet ! Il reste à savoir si, par un calcul de tactique parlementaire, pour élever ou pour éloigner un homme qui ne s’est signalé jusqu’ici que comme un médiocre politique, M. le président du conseil ne se sera pas exposé à compromettre les intérêts français dans l’extrême Orient. Les préliminaires du départ de M. Paul Bert autorisent certes tous les doutes.

Voici, d’un autre côté, un intérêt qui n’est pas moins sérieux, qui est peut-être le premier intérêt français, et qui pourrait aussi avoir été subordonné à l’éternel calcul de parti. M. le président du conseil, en appelant au ministère de la guerre M. le général Boulanger, se serait flatté, dit-on, d’être particulièrement agréable à l’extrême gauche et à M. Clemenceau. M. le général Boulanger est un des plus jeunes divisionnaires de l’armée ; il a certainement sa valeur et ses services comme soldat, il passe pour allier une ambition un peu impatiente à des qualités militaires, et, quelle que soit son ambition, il tiendra, on doit le croire, à rester un chef de l’armée sérieux ; mais comment a-t-il inauguré son administration ? Précisément en justifiant les craintes que sa nomination avait éveillées. A peine a-t-il été au ministère, quelques journaux républicains ont ouvert la plus triste campagne de délation ; ils se sont mis à dresser des listes de suspicion, à désigner des régimens, à compter dans ces régimens le nombre des officiers titrés, à représenter certaines garnisons de cavalerie comme des foyers d’hostilité contre la république ; ils ont passé l’inspection des corps d’officiers, de leurs relations, de leurs habitudes. Les journaux ont fait cette répugnante campagne, et ce qu’il a de plus triste encore, c’est