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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/700

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chercher… » Il a vu la scène, il l’a sentie ; pendant plus d’une heure, il a cru aux bandits du bois de Neustadt, et pendant plus d’un jour, il s’était persuadé que la morale publique l’avait choisi pour son vengeur, que Beaumarchais, le justicier, avait toutes les qualités requises pour flétrir les hontes du parlement Maupeou.

Que bénie soit son imagination, puisqu’il s’en est servi pour composer deux immortels chefs-d’œuvre, deux merveilles de grâce et d’ingénieuse folie, où il a résumé son existence très agitée, la France et l’Espagne, ses déboires, ses traverses, ses amours, ses rancunes et la philosophie que lui avaient enseignée tour à tour ses prospérités et ses disgrâces ! M. Bettelheim croit pouvoir affirmer qu’il a emprunté à Panard le sujet et l’intrigue du Barbier de Séville, et qu’il a trouvé Chérubin dans un des Contes moraux de Marmontel ; mais l’habile critique a bien su reconnaître que le Barbier et le Mariage sont des créations profondément personnelles, que l’homme qui a fait ces deux pièces s’y est mis tout entier. Il a donné à son Figaro sa belle humeur, sa largeur de conscience, sa fureur d’intriguer, son effronterie, et il l’a condamné à mourir comme lui dans son péché et dans la peau d’un fier insolent. Comme Beaumarchais, Figaro estime que l’or est le nerf de l’intrigue, qu’où il n’y a pas de profit, il faut au moins du plaisir, que personne ne sait si le monde durera encore trois semaines, et il poursuit son aventure, accueilli dans une ville, emprisonné dans l’autre et partout supérieur aux événemens, aidant à la bonne fortune, supportant la mauvaise, se servant de son rasoir pour faire la barbe aux sots et de sa guitare pour en jouer un air au nez de la destinée. Comme Pierre-Augustin Caron, il se détache quelquefois de lui-même, non pour se juger, mais pour philosopher gaîment sur la vie et ses vanités : « Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai semée d’autant de fleurs que ma gaité me l’a permis ; encore je dis ma gaité sans savoir si elle est plus à moi que le reste, ni même quel est ce moi dont je m’occupe, assemblage informe de parties inconnues… Maître ici, valet là, ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, orateur selon le danger, poète par délassement, musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, j’ai tout usé. »

Haussez de quelques crans la condition de Figaro, étendez le cercle de ses idées, donnez-lui, avec les notions qui lui manquent, plus d’étoffe et un peu de ce génie naturel que produisent la puissance du tempérament, la surabondance de la vie et l’inquiétude perpétuelle d’un sang qui bout, Figaro sera Beaumarchais.


G. VALBERT.