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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/699

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qui a le don des larmes. Il savait pleurer, il savait donner. « Généreux comme un voleur ! » disait Figaro. — Mais il y a des voleurs fort durs à la desserre, et Beaumarchais donnait sans compter.

Il faut considérer aussi qu’il y avait de la candeur dans ses vices ; c’était un cynique inconscient, qui, vivant dans un monde très corrompu, en appliquait les maximes, sans avoir jamais acquis le discernement très net de l’honnête et du malhonnête. « Il manquera toujours à la mémoire de Beaumarchais, a dit Jules Sandeau, cette fleur d’estime, que ne remplacent ni la renommée, ni la popularité, ni la gloire, et qui s’appelle tout simplement la considération. » Il le sentait lui-même ; mais incapable de se juger, il s’étonnait de son discrédit, car en se comparant aux plats coquins qui l’entouraient, il devait croire à sa vertu. Aussi déclarait-il dans ses vieux jours que tous ses ennemis, qui affectaient de le mépriser, étaient des jaloux et des envieux : les musiciens le détestaient parce qu’il savait la musique, les poètes parce qu’il faisait des vers, les commerçans parce qu’il avait le génie du commerce, les avocats parce qu’il les surpassait en éloquence comme dans la science des affaires, les diplomates parce qu’ils ne pouvaient lui pardonner son incomparable habileté. Jamais il ne lui vint l’idée de se blâmer, de trouver rien à reprendre dans sa vie, ni de croire que ses tibériades pussent porter la moindre atteinte à sa dignité de père de famille. Les inconsciens se flattent de tout concilier.

M. Bettelheim assure que Beaumarchais ne fut jamais de bonne foi, que les causes qu’il a plaidées avec le plus de chaleur et de véhémence lui étaient fort indifférentes, qu’il ne songeait qu’à s’accommoder au goût du public, qu’il fut toute sa vie un grand comédien. On pourrait lui répondre que Beaumarchais a atteint, par intervalles, à la véritable éloquence, et qu’il y a toujours dans l’éloquence un peu de bonne foi. M. Bettelheim n’a pas assez tenu compte de sa puissante imagination. Elle lui représentait si vivement les effets que peut produire une conviction sincère qu’il croyait les ressentir ; il se grisait de son rôle, et il avait au moins la sincérité des nerfs. « Quand la tête se monte, disait le comte Almaviva, l’imagination la mieux réglée devient folle comme un rêve. » En racontant à Gudin son aventure d’Allemagne et sa lutte avec les trois brigands, Beaumarchais lui écrivait : « Je me suis bien étudié tout le temps qu’a duré l’acte tragique du bois de Neustadt. A l’arrivée du premier brigand, j’ai senti mon cœur battre avec force. Sitôt que j’ai en mis le premier sapin devant moi, il m’a pris comme un mouvement de joie, de gaîté même, de voir la mine embarrassée de mon voleur. Au second sapin que j’ai tourné, me voyant presque dans ma route, je me suis trouvé si insolent que si j’avais en une troisième main, je lui aurais montré ma bourse comme le prix de sa valeur, s’il était assez osé pour la venir