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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/697

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d’indemnité. Toutefois il n’était pas toujours sur des roses. Mirabeau le prendra à partie, et après l’avoir traité de charlatan, de baladin, de proxénète, lui reprochera d’avoir armé pour l’Amérique « trente vaisseaux chargés de fournitures avariées, de munitions éventées, de vieux fusils que l’on revend pour neufs, le tout pour la gloire de contribuer à rendre libre un des mondes et nullement pour les retours de cette expédition désintéressée. » Il est riche, il peut désormais mépriser les outrages. Cependant, pour se couvrir, il a créé la Société typographique, laquelle publie à Kehl une édition complète des œuvres de Voltaire. Comme le remarque M. Bettelheim, il s’est lancé dans cette dispendieuse entreprise moins en vue des bénéfices qu’il se flattait d’en retirer et qu’il n’en retira point que pour donner le change au public sur les origines suspectes de sa fortune. A ceux qui l’accusaient de s’être laissé enrichir par Rodrigue Hortalez, il répondait avec assurance que c’étaient la typographie et Voltaire qui avaient rempli ses caisses. Quoi qu’il pût dire, il a toujours cru qu’on le croyait.

Cet homme heureux, cet homme arrivé n’a pas joui longtemps de son bonheur. Au goût de l’intrigue, à l’amour du bruit, il joignait la fureur du faste. Il se fit construire en face de la Bastille une somptueuse demeure, qui surpassait toutes les bâtisses de Pâris-Duverney. Il y rassembla mille objets d’art, sans parler d’une table à écrire qui lui avait coûté 30,000 francs. Son jardin était orné de bosquets, de devises, de sentences, et on y voyait le buste de toutes les femmes qu’il avait aimées. La révolution ne tardera pas à le troubler dans son opulent repos, et elle sera sans pitié pour les magnificences dont se repaissaient ses yeux. Il se prendra à regretter ce vieux régime qu’il a si cruellement persiflé, cette molle et aimable pourriture où poussaient en une nuit des champignons de fortune. A plusieurs reprises, sa maison est envahie par des hordes sauvages ; il reçoit, selon sa propre expression, « la visite de 40,000 hommes du peuple souverain ; il est vingt fois sur le point d’être incendié, lanterné, massacré ; il subit en quatre années quatorze accusations plus absurdes qu’atroces, plus atroces qu’absurdes ; il est traîné deux fois dans les prisons, sans avoir commis d’autre crime que celui d’avoir un joli jardin. »

Il connaîtra les amertumes de l’exil et, en rentrant à Paris, il y trouvera sa fortune aux trois quarts détruite. Mais tandis que tout change autour de lui, hommes et choses, il sera toujours le même, et jusqu’à la fin, on le verra se berçant d’illusions, méditant des entreprises, brassant des projets, se piquant de régenter des tribuns et des sans-culottes comme il régentait Maurepas, les accablant de ses pétitions, de ses conseils de ses remontrances, se plaisant au côté théâtral de la révolution et essayant d’y collaborer, mais s’abusant sur le fond tragique des choses, incapable de juger les temps nouveaux qu’il se