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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/693

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gouvernés par la marquise de La Croix, qui serait elle-même à la dévotion de Beaumarchais, on doit avouer que ce plan dépassait de bien loin les combinaisons les plus hardies qu’ait pu concevoir Figaro. » La réponse du duc de Choiseul fut qu’il fallait exclure absolument ce personnage suspect de toute mission concernant l’Espagne.

— « Que les gens d’esprit sont bêtes ! » disait Suzanne, et Figaro répondait : « On le dit. » — « C’est qu’on ne veut pas le croire ! » reprenait Suzanne. Comme Figaro, Beaumarchais a toujours pensé que la plus vulgaire intrigue est tout le secret de la politique ; il se refusait à comprendre qu’il y a un certain degré de déconsidération qui est un obstacle aux entreprises, et qu’après tout, les grandes affaires ont leur pudeur. Cet habile homme, qui ne se défiait pas assez des moyens grossiers, n’a réussi que lorsqu’il avait à jouter contre des pieds plats ou contre de vils coquins. Il était bien inspiré le jour où il demandait à Dieu de lui donner des ennemis très sots et très ridicules : « Suprême Bonté, donne-moi Marin ! .. Donne-moi Bertrand ! .. Donne-moi Baculard ! » Toutes les fois qu’il s’est trouvé en présence d’un homme d’esprit ou de caractère, d’un Charles III ou d’un Choiseul, d’un Franklin ou d’un Vergennes, d’un Kaunitz, d’un Mirabeau ou même d’un Bergasse, il a en le chagrin de voir éventer ses mines et démonter ses batteries. Heureusement pour lui, par une grâce d’état, si ses défaites lui causaient quelque dépit, il n’en a jamais senti la honte. Il quitta Madrid plus pauvre qu’il n’y était venu, ne rapportant à Paris que le romantique souvenir de quelques affaires d’amour ou d’honneur et de quelques airs de guitare, qu’il saura mettre à profit en composant son Barbier, de telle sorte qu’il se trouve que, bien malgré lui, il n’a travaillé en Espagne que pour nous et pour nos plaisirs.

Il y a des aventuriers qui, à force de courir tous les chemins de ce monde, finissent par y rencontrer un cas intéressant dont leurs entrailles sont émues et qui, une fois dans leur vie, jouent le rôle de paladin. La beauté de leur aventure leur ennoblit le cœur, ils méprisent leurs commencemens, ils n’ont plus de goût que pour les grands emplois. Ce ne fut point le cas de Beaumarchais ; il était condamné à ne changer jamais ; le fond de l’homme est toujours resté à travers toutes les vicissitudes de sa destinée. Neuf ans après son retour d’Espagne, quand ses démêlés avec le comte de La Blache et le conseiller Goezman lui ont fourni l’occasion de se faire l’avocat des honnêtes gens et le vengeur de la morale outragée, d’entreprendre la cause commune de transformer une misérable affaire de quinze louis en une question de liberté publique et d’infliger au parlement Maupeou un de ces affronts qui tuent, quand il est en voie de gagner l’estime, de s’acquérir le renom d’un grand citoyen et que les foules se pressent sur son passage pour acclamer le Wilkes français, on le voit