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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/686

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une phrase d’une crânerie superbe, qui rappelle la phrase de Vasco de Gama, défiant le conseil à la fin du premier acte de l’Africaine. George aussi jette un défi, mais un défi d’amour avec une nuance très délicate qu’il faut saisir, différente de celle qui colore le défi de Vasco devant le tribunal, de Zampa ou de don Juan devant la statue. George Brown est sûr que l’être mystérieux qui l’attend n’a rien de redoutable. Il sait que c’est une femme, une dame comme on disait jadis, et il court à son appel en amoureux, en paladin. Paladin ! Scribe a trouvé là un mot heureux et Boïeldieu l’a encore ennobli et poétisé.

Il a raison de ne pas craindre, le galant officier. Tout dans la Dame blanche est aimable, même le mystère. et le secret du vieux château n’est pas un secret terrible. George peut rester seul et attendre. Dans la salle que blanchit la lune par les grandes verrières, le hardi cavalier sent pourtant au fond de son cœur l’émotion des veillées inquiètes. La cavatine célèbre : Viens, gentille dame ! est un poétique appel aux charmes de la solitude et du silence. Tout se tait ; George veut rêver et rêver d’amour. Qu’ils apparaissent les fantômes gracieux des nuits de la vingtième année !

Que de choses il peut y avoir dans une phrase de musique ! Que de sentimens ! Que de sensations même ! Dans ce chant qui s’élève si pur, il y a toute la poésie de la nuit, et cette vague tendresse que nous mettent au cœur ses puissances mystérieuses. En frappant à la porte du château, George, peut-être, ne croyait qu’à demi à la dame d’Avenel. Il ne doute plus d’elle maintenant ; il va la voir, il l’aime déjà, et quand elle apparaît, il ouvre presque les bras pour la recevoir.

Remarquons encore ici la mesure et le goût : dans le duo de la main, comme dans l’air qui précède, le sentiment reste dans la demi-teinte. L’amour de George et d’Anna garde quelque chose de mystérieux, d’un peu surnaturel. C’est une tendre sympathie, qui ne va pas jusqu’à la passion ; la dame blanche ne lève pas son voile ; elle n’abandonne que sa main, « cette main si jolie. » Pourtant, malgré cette réserve, comme il est dessiné, ce caractère d’Anna ! Que peu de chose suffit au génie ! Dès le trio avec Marguerite et Gaveston, la jeune fille nous était apparue, gracieuse et douce. Une merveille encore, ce trio : C’est la cloche de la tourelle ! Chaque phrase est une perle mélodique. Quelle couleur dans tout le second acte, et quelle variété ! Nous avons dit avec quel entrain est menée jusqu’au bout la scène de la vente, comme les incidens se pressent, sans confusion et sans tapage. A ce finale du deuxième acte opposons le début, ces couplets de Marguerite, que Boïeldieu trouva, selon la légende, en regardant filer sa vieille servante. Dans cette romance murmurée tout bas il y a une détresse immense,