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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/685

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verts ; jamais elle ne l’a laissé languir ; jamais elle ne lui a refusé les douces larmes dont son cœur est plein. » Telle est la beauté véritable. Pas plus que les treilles du Pausilippe, étalant au soleil leurs grappes dorées, elle ne connaît la honte ni la pudeur jalouse. Elle rayonne pour tout le monde, et, par un privilège ineffable, tous les hommages ne sauraient souiller son immortelle chasteté ; elle demeure vierge après des siècles de baisers.

Que de cœurs elle a fait battre, cette vieille musique ! Que de songes elle a fait flotter autour de nos quinze ans ! Quelle jeune fille en s’endormant, n’a revu la tunique bleue de George Brown ? Quel adolescent n’a rêvé de la « gentille dame ? » Par quels fantoches veut-on vous remplacer, poétiques figures d’autrefois ? Cette partition de la Dame blanche, nous la relisions il y a quelques semaines, et nous en étions charmés comme jadis. Elle est presque parfaite. Elle a la mélancolie et la gaîté, l’esprit et la poésie. « La Dame blanche, de Boïeldieu, a dit un éminent critique d’outre-Rhin [1], est encore aujourd’hui la fleur la plus délicate du génie musical français ; c’est la rose blanche de l’Opéra-Comique. »

Le parfum de la rose est dans chaque pétale de sa corolle. Au premier acte, l’air d’entrée du ténor et la ballade ont vieilli, je l’accorde ; mais comme l’introduction est bien traitée ! Qu’elle est joyeuse et qu’elle a de saveur rustique avec ses sonneries de cors et de clarinettes ! Dickson paraît à peine, et dès ses premières phrases on sent la grâce aisée d’une langue nouvelle. Ce n’est pas le grand récitatif allemand, encore moins le parlando rapide des Italiens ; c’est une causerie animée et naturelle. Tout le premier acte est mené avec cette souplesse de ton qui n’appartient qu’à nos maîtres français, surtout à Boïeldieu et à Herold. Quel délicieux duetto que celui de la peur ! Qu’il exprime spirituellement les grâces coquettes de la petite fermière ! Rien n’échappe à Boïeldieu ; son talent est soigneux jusqu’à la minutie. De l’accorte Jenny et de la vieille Marguerite il a fait, avec un duo et une romance, deux figures qui ne s’oublient plus.

Le premier acte s’achève par un trio admirable de facture et délicieux de sentiment. Le jeune officier va prendre la place de Dickson au rendez-vous donné par la dame blanche. Le cœur lui bat un peu, mais ce n’est pas de peur. Il pressent vaguement quelque douce aventure : De ce billet si tendre, Je voudrais bien voir l’auteur. Il y a déjà là une pointe de galanterie. Ce sentiment s’accuse et s’élève dans l’ensemble : J’arrive, j’arrive en galant paladin. George est tout à fait enhardi, exalté même. Il lance dans l’orage

  1. M. Hanalick, Das ältere Repertoire der Opera-Comique (Musikalische Stationen) 1 vol. ; Hoffmann et Campe. Berlin, 1880.