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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/676

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déplorable victime de l’amour et de la sévérité ! » Chaque jour elle vient s’asseoir au bord de la route : « J’écoute, murmure-t-elle, le bien-aimé ne revient pas ! »

Ne reviendra-t-il pas ? Il reviendra sans doute…
Non, il est sous la tombe. Il attend ! Il écoute !
Va ! belle de Scio ! meurs ! .. Il le tend les bras.
Va trouver ton amant, il ne reviendra pas.

Le ton change, n’est-ce pas ? C’est le même sujet, mais l’ébauche est d’un autre artiste. Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, dans Marsollier et Dalayrac qu’André Chénier a trouvé l’idée de ce fragment, c’est dans Shakspeare ; il nous en avertit lui-même. S’il l’eût achevé, nous aurions un marbre grec à côté d’une figurine de Saxe.

La Nina de Dalayrac est loin de la beauté antique. Elle essuie une larme, laisse quelques fleurs au banc accoutumé, et s’éloigne. On pourrait faire aujourd’hui de ce petit acte une reprise agréable, et nous savons une diva d’opérette à qui ne messiérait peut-être pas le rôle. Dalayrac fut le premier qui osa mettre au théâtre une scène de folie, et Nina fut essayée d’abord sur le théâtre particulier de Mlle Guimard. L’enthousiasme qu’elle excita, dit le biographe, enhardit les auteurs à la faire représenter, et bientôt la France entière raffola de cette « aimable insensée. » Le musicien a traité la situation avec délicatesse. Sans parler de la fameuse romance, plusieurs morceaux ont du charme : le premier chœur, qui berce le sommeil de Nina, et la scène avec les petites filles, auxquelles elle apprend sa plainte et le nom de son bien-aimé. L’œuvre, dans son ensemble, est poétique et douce. Le délire de la pauvre enfant n’est pas la divagation bavarde de Lucia, c’est plutôt le mélancolique égarement d’Ophélie.

Dalayrac écrivit un nombre prodigieux d’opéras, comiques ou non : une cinquantaine à peu près. Il avait en de bonne heure le goût de la musique, et le goût contrarié : c’est l’histoire ou la légende de tous les artistes. Tout petit, il jouait du violon ; il en jouait en cachette, et chaque soir, par la lucarne de son grenier, l’enfant gagnait le toit de la maison endormie et chantait ses premières romances aux étoiles ; aux étoiles, et aux religieuses d’un couvent voisin, qui surprirent le secret de ces nuits mélodieuses. Dalayrac se ressentit toujours de ses débuts, et sa musique a gardé quelque chose du clair de lune.

Sa biographie par Pixérécourt achève l’idée que son œuvre peut donner de lui. Il vivra parmi nous, dit l’épigraphe, tant qu’il existera une âme sensible aux accens de la nature. — Décidément,