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Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/667

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musique et n’en peuvent avoir ; ou si jamais ils en ont, ce sera tant pis pour eux. » Rousseau, lui-même, heureusement, n’était pas prophète en son pays d’adoption.

L’apparition de la Serva padrona fut le véritable point de départ de l’opéra-comique. Elle fut suivie, en 1753, d’un petit acte de Dauvergne : les Troqueurs, dont le succès fut grand. Bientôt parut Ninette à la cour, de Duni, et Blaise le savetier, de Philidor. C’est là que brillent les premières étincelles. Le procédé est plus que naïf encore : accompagnement insignifiant, cadences monotones, modulations maladroites, mais on sent déjà poindre la mélodie et la malice. Il est gentil, ce ménage de savetier, la femme surtout, quand, pour attendrir le propriétaire, M. Pince, elle lui montre ses bras, où son mari, dit-elle, a fait des bleus. « N’y touchez pas, c’est sensible ! » Il y a là un refrain spirituel et quelques scènes lestement menées, mais point lestes d’ailleurs, car ce siècle eut parfois d’étranges pudeurs, en paroles. « Ce serait, dit Favart, manquer de respect à une cour vertueuse si l’on osait lui offrir les tableaux de l’indécence. » L’indécence ! on la voyait partout, jusque dans certain accompagnement du Tableau parlant, qui fit rougir, comme trop expressif. Et cette pauvre piécette d’Annette et Lubin ! Il y était question de grossesse ! En vérité, cela ne se pouvait souffrir ! Et nous sommes sous Louis XV ! Apparemment on craignait les mots plus que les choses, et l’on pratiquait le proverbe de Musset : Faire sans dire.

Un des parrains de l’opéra-comique naissant fut l’aimable Favart. Sa femme, la petite fée, comme l’appelait Maurice de Saxe, l’aidait de toute sa grâce et de tout son esprit. Les Mémoires et la Correspondance du pâtissier-poète font aimer ce couple pimpant. C’est Mme Favart qui, sur le point de mourir, faisait elle-même son épitaphe et la mettait en musique. Voilà comme on agonisait au milieu du XVIIIe siècle.

Favart survécut une dizaine d’années à sa femme. On trouve dans ses lettres beaucoup de détails sur l’histoire de l’opéra-comique. « Enfin, écrit-il en 1752, voilà le sort de l’opéra-comique décidé ; la réunion aura son plein et entier effet au 1er février prochain. Plus d’opéra-comique aux foires, mais sur le Théâtre-Italien pendant toute l’année, à l’exception de la semaine de la Passion, dans le cours de laquelle on représentera, comme à l’ordinaire, sur le théâtre de l’Opéra-Comique, à la foire Saint-Germain, nos petits opéras bouffons pour l’intérêt des pauvres et l’édification des badauds. » A force d’intrigues, la Comédie-Italienne venait d’obtenir la suppression du Théâtre de la Foire, mais sous la condition d’en recueillir chez elle et la troupe et le répertoire. Mal lui en prit. Acteurs, pièces, musique, tout devint français au théâtre de la rue Mauconseil, et la Comédie-Italienne, qui s’était flattée d’absorber l’Opéra-Comique, fut absorbée par lui. Notre genre national était fondé. Il garda bien quelque