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calcul d’ambition ou de popularité, des plus laides actions, au demeurant, bien de son temps, ni pire ni meilleur que la plupart de ses contemporains ; dominé, comme eux, et c’est son excuse, par une succession d’événemens extraordinaires plus encore que par sa propre faiblesse. Au fond, tous ces géans se ressemblent fort : de loin, à travers le prisme qui les grossit, ils nous semblent de proportions surhumaines ; de près, et pour peu qu’on ne se paie pas d’attitudes et de mots, la pâte n’en est pas si ferme, et ce qu’il y a de plus extraordinaire encore en eux, c’est ce que nous y mettons et qui souvent n’y est pas.


II

De l’homme passons au législateur. Quels furent le rôle et l’action exercés par Dubois-Crancé dans les diverses assemblées où il siégea ? Il faut ici distinguer : comme constituant, conventionnel ou membre du conseil des Cinq-cents, Dubois-Crancé a pris part à un grand nombre de discussions, soutenu quantité de projets, émis une multitude de votes qu’il serait fastidieux même de rappeler. Son biographe, au surplus, s’est chargé de cette compilation. Je me bornerai pour ma part aux questions militaires, les seules en réalité où l’ex-mousquetaire eût une compétence réelle, et où il ait montré des connaissances et des vues originales.

Dès les premiers temps de la constituante, le redoutable, l’éternel problème du recrutement et de l’organisation de l’armée s’était posé. Devait-on se borner à quelques changemens partiels et conserver l’ancien état de choses, c’est-à-dire les troupes réglées, recrutées par le moyen des engagemens volontaires, et la milice avec le tirage au sort ?

Fallait-il au contraire adopter d’autres bases et substituer un nouveau système à l’ancien ? Les bonnes raisons ne manquaient pas des deux parts, et, des deux parts, aussi, les autorités. Si le recrutement des troupes réglées, par des procédés qui n’étaient pas toujours irréprochables, offrait des inconvéniens, il avait en revanche ses avantages. S’il ouvrait nos régimens à beaucoup de mauvais sujets, à des mendians et à des coureurs d’aventure, il leur procurait aussi d’excellentes et de vigoureuses recrues, ce qu’il y avait de plus solide, en somme, et de plus déterminé dans la jeunesse des villes et des campagnes. Quant à la milice, sans avoir d’aussi beaux états de service que les vieux corps, elle avait cependant rendu de signalés services en seconde ligne, et le souvenir des grenadiers de France et des grenadiers royaux, sortis de ses rangs, témoignait encore hautement en sa faveur. De là, dans l’assemblée