Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 73.djvu/636

Cette page n’a pas encore été corrigée


A cette époque et dans les années qui suivirent, le mouvement révolutionnaire n’était pas, à beaucoup près, dans toute sa force, et les plus audacieux n’allaient guère au-delà des réformes sociales, politiques, et surtout financières, revendiquées par les philosophes de l’école de Turgot et de Montesquieu. Personne, et Dubois de Crancé moins que tout autre, ne songeait à renverser un régime qui, malgré ses défaillances à l’intérieur et sa détestable administration, venait cependant de rendre au drapeau français son ancien éclat.

L’ex-mousquetaire était demeuré très sincèrement royaliste, et, quand on songe à la carrière qu’il parcourut depuis, on est tout étonné de la modération des plaintes et doléances du tiers état de Vitry-le-François, dont les cahiers furent rédigés sous son inspiration. A l’assemblée nationale, dès que les groupes se furent classés, il alla siéger parmi les constitutionnels, au centre, et, sauf un mot malheureux qui lui échappa sur l’armée, et par où se trahissait déjà le jacobin, sa tenue fut des plus correctes. Il se montra même, en plus d’une circonstance, aussi résolu que les plus fermes soutiens du trône dans la défense des prérogatives royales. Nul, par exemple, n’insista plus fortement sur la nécessité de maintenir le roi comme chef suprême de l’armée.

Un autre trait fera mieux voir encore à quel point il était alors éloigné des idées républicaines et même égalitaires. S’il existait une institution d’essence aristocratique, c’était bien, à coup sûr, la croix de Saint-Louis. Conférée par le roi dans la plénitude de sa puissance souveraine et de son initiative, réservée pour prix de leurs services aux militaires seuls, cette distinction constituait un dernier et le plus enviable des privilèges dans une société qui avait aboli tous les autres. Dubois-Crancé n’hésita pas, toutefois, non point à l’accepter, — on ne la lui offrait pas, — il fit mieux : usant de l’influence qu’il devait à ses fonctions de membre du comité militaire, il la réclama, et, bien qu’il n’eût jamais fait campagne, finit, à force de pas et de démarches dans les bureaux, par l’obtenir.

Cependant, la constituante ne devait pas se séparer sans que de notables changemens se fussent produits dans l’attitude et dans les sentimens de Dubois de Crancé. Royaliste et même catholique en 1789, croyant, dit son biographe, à la possibilité de l’accord de ces trois termes : la nation, la loi, le roi ; il commença de douter vers la fin de 1791. Peut-être serait-il plus juste de dire qu’il commençait dès lors à s’orienter dans une direction nouvelle. En ce temps-là, la Société des amis de la constitution n’était pas encore le premier pouvoir dans l’état, mais on pouvait prévoir, à bien des signes, les hautes destinées qui lui étaient réservées. La force, l’avenir surtout, n’étaient plus dans une assemblée vieillie et fatiguée ; ils